Rares sont les livres à déplacer quelques certitudes chez le lecteur, à « briser la mer gelée en nous » pour reprendre les mots de Kafka. Le récit de Louisa Yousfi, La grande méthode, appartient sans conteste à cette catégorie. Relatant le retour au pays natal, en l’occurrence l’Algérie, du corps défunt du père de la narratrice, le livre dévoile, dans une dimension polyphonique réussie, les blessures et les non-dits d’une histoire de dépossession et d’exil. Dans un chapitre se présentant comme visionnaire relatif à une future libération de la Palestine, une voix palestinienne expose le dilemme qui est celui d’une génération d’enfants issus de l’immigration :
– Le temps du repos, le temps du repos, pour vous pèlerins des ténèbres, n’est pas arrivé. Vous devez faire demi-tour et retourner à l’exil occidental dont vous êtes prisonniers.
Se déprendre de cet exil passe tout d’abord par la redécouverte d’une terre plurielle dont témoigne une diversité d’appellations. Dans la pure tradition des prosopopées, la narratrice fait entendre la voix historique d’un pays ayant été en proie à des usurpations multiples :
On me nomme Ifriqiya, avant la grande division. Numidie, fière cavalière au galop de Massinissa. Tassili, fresque cosmique sur les flancs du Hoggar. Icosium, Cirta, Timgad, ruines romaines où l’écho du latin s’est perdu sous la sandale du temps et de la prière du muezzin. On me nomme Ziride, Hammadide, Almohade, Zianide, fille des dynasties de science, d’épées et de manuscrits. On me nomme Al- Djazâ’ir, îles des Béni Mezghenna, née de la mer et de l’obsidienne, éclat d’Andalousie sur la côte barbaresque. [...] Puis Algérie française, violée de ce nom, on me nomme depuis la Patrie des martyrs, celle qui a saigné de toutes ses entrailles pour enfanter novembre.
Bien plus que la narration, ce qui se joue dans des pages à la tonalité aussi bien lyrique que polémique est la question de l’héritage intergénérationnel et de l’impératif de retrouver en soi, c’est-à-dire en chacun d’entre nous, les traces plus ou moins effacées et indélébiles du trauma colonial. Dans un vif échange précédant une manifestation parisienne, l’auteure refait entendre la dimension usurpatrice de cette aventure criminelle ayant grimé ses desseins en mettant en avant une dimension émancipatrice et civilisatrice qui ne fait plus illusion :
– Celui qui a promulgué les lois d’obligation d’instruction laïque n’est autre que Jules Ferry
– Tu veux qu’on appelle à la fin de la laïcité ?
– Le même qui va instaurer le code de l’indigénat (la même année)
– Oui, oui.
– Ce n’est pas un hasard, c’est une matrice coloniale.
Yousfi s’y entend à merveille pour débusquer derrière les discours assimilateurs se parant d’un esprit de tolérance et de bienveillance hypocrites la nature d’un refoulement historique dont les conséquences politiques demeurent encore inflammables :
– Ils adorent dire « en quête d’identité ».
– On est en quête de pouvoir, oui
[ ...]
– À la place de « blancs », je mettrais « citoyens légitimes » pour encourager la lecture. Tu pourras mettre « blancs » plus loin et à la place de « quartiers populaires », mettre « quartiers de l’immigration ».
Le retour au pays natal passe aussi par la redécouverte en soi de la langue, aussi bien arabe qu’amazighe ; oubliée, enfouie, refoulée elle aussi par une méconnaissance générale, une stigmatisation dont témoigne encore le mot de « berbère » et un bannissement dont l’école se targuant d’être celle de la République a oublié que cette dernière était « une et indivisible », en dépit d’usages linguistiques pouvant eux aussi être pluriels. N’en est-on pas moins Français lorsque l’on parle aussi le breton, le basque ou l’arabe classique ou dialectal ?
Parce que l’arabe n’est pas une langue comme les autres. Elle est matrice et demeure, elle est à la foi ce que l’eau est au corps. On peut la traduire, bien sûr – pour comprendre, pour transmettre -, mais le sacré qu’elle contient ne se laisse pas transvaser. Surtout pas dans le français, cette langue splendide mais orgueilleuse, qui a trop souvent voulu courber l’arabe pour la faire taire.
Que reste-t-il encore à découvrir derrière deux siècles d’effacement, d’acculturation réciproque, de croyances dissemblables ? Une allusion finale à La Conférence des oiseaux du poète soufi de langue persane Farid al-Din Attar incite le lecteur à trouver un juste chemin entre son dogmatisme rationaliste et les chemins de la foi – qui sont tout autant ceux de l’incertitude et du doute –, à éprouver ce vertige ou cet équilibre entre les crimes du passé, les impasses du présent et les promesses toujours vives du futur. La méthode : faire confiance en la vision du poète, et en celle aussi de l’islam pour tous ceux qui en embrassent la foi :
Être musulman, ce n’est pas appartenir à un groupe : c’est participer à un équilibre. La oumma est l’intuition d’un peuple sans mur. Elle est ce lieu où les âmes s’accordent autour d’un centre invisible, spirituel.
Et en ces temps de détresse et de révolutions (arabes) avortées, une espérance se fait entendre, celle d’une révolution toujours possible de l’amour dont on sait depuis Rimbaud qu’il est toujours à réinventer :
On croit que les peuples se soulèvent pour des raisons matérielles, mais, souvent, c’est une image intérieure qui les meut – une image de justice, de dignité, de lumière. La politique n’est pas l’art de gouverner les hommes, mais celui de reconnaître les images qui les font se lever.
Frères et sœurs arabes, celle d’une libération de la Palestine et d’une coexistence pacifique de deux États israélien et palestinien nous réunit. Tout comme la certitude qu'on peut être musulman et français.
Louisa Yousfi, La grande méthode, éditions La fabrique
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