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Blog littéraire.


Le malentendu Mauvignier

Publié par olivier rachet sur 10 Novembre 2025, 11:00am

   L’unanimité qui entoure la publication du dernier roman de Laurent Mauvignier, La Maison vide, auréolé du Prix Goncourt n’est franchement pas pour nous déplaire. L’occasion nous est d’abord donnée de rappeler l’ancrage de ce prix destiné à récompenser des romans naturalistes dans la pure tradition des frères Goncourt ou de Zola auquel Mauvignier se réfère à plusieurs reprises dans son livre, notamment lorsqu’est suggérée une forme de déterminisme social frappant les personnages lui ayant été inspirés par sa propre famille. Une arrière-grand-mère Marie-Ernestine au destin contrarié puisqu’elle n’aura pu épouser un professeur de piano dont on ne sait s’il croyait en son talent ou cherchait seulement à la séduire. Une grand-mère Marguerite tondue à la Libération pour avoir couché avec un Allemand. C’est donc autour de ces deux figures féminines que se construit une narration menée, il faut l’avouer, avec un certain brio.

  Loin de reconstruire une histoire familiale dont une grande partie lui échappe, le narrateur laisse libre cours à son imagination, palliant l’absence de témoignages ou de confidences par de nombreuses supputations : « Pour l’instant, elle croira, elle espérera ne pas avoir entendu, elle se racontera encore qu’elle n’a rien entendu, comme elle ne verra pas le jeune homme trop gros approcher d’elle », écrit-il ainsi à propos des réactions plausibles de Marie-Ernestine au sujet de l’homme rustre que son père lui destine. S’il en rabat sur une omniscience balzacienne qui paraîtrait au lecteur contemporain quelque peu déplacée, l’auteur n’en conduit pas moins son récit en se focalisant sur une psychologie toute désuète dont témoigne l’utilisation répétée de tournures redondantes que les plus érudits assimileront à du discours indirect libre, quand les lecteurs pressés y percevront une facilité narrative : « Ce qui lui avait fait mal, à Marie- Ernestine, ça avait été le silence de Florentin, cette façon qu’il avait eue de tenir les mains dans les poches de sa veste comme si c’était par elles qu’il éprouvait la honte de son silence et se sentait coupable. » Le système du jugement semble encore avoir de beaux restes devant lui. Et l’on sent combien Mauvignier méconnaît une grande partie de la littérature du XXe siècle dont la dimension expérimentale, polyphonique n’est apparemment pas arrivée jusqu’à ses oreilles souvent chastes.

   Disons-le plus ouvertement, le roman égrène les poncifs comme les grains d’un chapelet romanesque rassurant et quelque peu conservateur. En témoigne le passage le plus vaudevillesque du livre au cours duquel le personnage de la grand-mère, encore adolescente, est confondue en pleine séance de libertinage avec son amie Paulette et leur patron, scène que l’on qualifierait aujourd’hui de « pédocriminelle », ce dont nous épargne Mauvignier : « Sa femme était entrée dans la chambre, avait crié une nouvelle fois, on l’imaginait se mettant la main devant la bouche, retenant le cri, le stoppant au vol, le tout sans doute en découvrant le spectacle d’un lit sens dessus dessous, un champ de bataille, et des frusques, des affûtiaux, des dentelles et tout un attirail qui avait dû lui faire aussi peur que mal, peut-être, qui avait achevé de lui faire perdre la raison, exigeant que les deux petites salopes dégagent de chez elle, elle ne voulait plus jamais entendre parler de ces deux petites salopes – elle insistait avec son petites salopes qui semblait être la pire des injures à sa disposition [...] ». Magie du discours rapporté qui fait souvent passer des vessies pour des lanternes. N’est-ce pas au contraire le narrateur qui se délecte à répéter cette injure si jouissive en bouche ? L’opportunité n’est pas donnée tous les jours de pouvoir nommer ainsi l’une de ses aïeules. Pour le dire sur un plan plus éditorial, les Éditions de Minuit qui publient le roman seraient ainsi passées de la clandestinité à la collaboration avec une pratique du roman archaïque et rétrograde. Exit Beckett, Claude Simon ou Robbe-Grillet ; bonjour Zola ! Entrez ici chers Rougon-Macquart avec votre terrible cortège de non-dits et de tabous familiaux qui continuent de faire le bonheur des libraires !

   Mais le plus intéressant sans doute reste que le roman saisit, jusque dans son titre même, un air du temps que l’on qualifiera pour aller vite d’anti-patriarcal. Cette maison vide a surtout été désertée par les hommes, notamment au cours de la Première Guerre mondiale qui vit les femmes prendre les rênes des économies familiales, comme tout lycéen l’aura appris jadis sur les bancs de l’école publique ou privée sous contrat ! Les personnages masculins en prennent ici pour leur grade et aucun ne semble avoir été épargné : du professeur de piano Florentin Cabanel, en passant par Jules Chichery l’arrière-grand-père tombé pour la France en l’année 1916 dont la descendance sera comme frappée par une malédiction qui ne dit jamais son nom. Tout le paradoxe de ce roman, il faut bien l’avouer passionnant à lire, et du prix littéraire qui le couronne, est à la fois de signer l’arrêt de mort d’un monde exclusivement gouverné par les hommes et leur coupable appétit toujours quelque peu lascif de pouvoir, tout en perpétuant un genre romanesque naturaliste qui nous semble aux antipodes du monde dans lequel nous vivons.

 

Laurent Mauvignier, La Maison vide, Les Éditions de Minuit

Balthus, Study for "The Salon", 1941, huile sur toile, crédit photo : Galerie Gagosian

Balthus, Study for "The Salon", 1941, huile sur toile, crédit photo : Galerie Gagosian

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