Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Et pourtant elle tourne !

Publié par olivier rachet sur 17 Septembre 2017, 12:32pm

   Il est des lectures plus réjouissantes que d’autres, des expérimentations visuelles et verbales qui visent dans le mille. Le dernier recueil poétique de Philippe Jaffeux, 26 tours, publié aux éditions Plaine page, en fait sans nul doute partie. De format carré, qui n’est pas sans rappeler la forme même d’une pochette de vinyle, l’ouvrage comporte vingt-six textes incluant chacun six propositions – six énoncés dans lesquels le présent a une valeur performative, comme si le simple fait d’énoncer mettait en branle un mécanisme sans fin dont l’écriture ne serait que le moteur. Chacun de ses textes est contenu dans un carré qui, d’une page à l’autre, pivote dans le sens des aiguilles d’une montre. La lecture s’en trouve désorientée, ou plutôt désoccidentalisée.

   Il est fort à parier que pour un lecteur fin connaisseur, comme Philippe Jaffeux, de la civilisation chinoise et des sagesses taoïstes, cette ambivalence formelle ne fût que la représentation d’une alternance cosmique régissant le Ciel et la Terre. À la forme carrée de l’une répond la circularité de l’autre. D’une polarité l’autre, un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, comme l’écrit Rimbaud dans « Nocturne vulgaire ». Ou comme l’écrit Jaffeux lui- même : « Le souffle d’un anneau enlace des phrases couronnées », « La science d’une forme parle au souffle de ses transes sacrées ».

   Et pourtant, il tourne ! À la rotation du texte sur lui-même, à 360 degrés, fait écho celle de la littérature débarrassée des oripeaux de l’instinct servile de propriété intellectuelle et de l’injonction paresseuse à trouver un sens dans un espace mouvant et contradictoire qui est aussi bien celui de la page que de la Terre. Du jeu peut alors s’immiscer dans les interstices, un horizon qui est aussi celui de l’illimité résonne comme une promesse d’affranchissement. Les motifs de liberté et de révolte ne sont plus de vains mots asservis à une quelconque volonté de domination, mais le programme d’une âme ayant réussi la prouesse de se déprendre de tout impératif social : « La langue d’une tension habite un dépassement de votre écriture / Elle révèle un mouvement qui se règle sur un livre désobéissant / L’âme d’une liberté fantaisiste enivre le sens de vos refus ».

   Le hasard des rencontres, dont on sait que le poète aime l’orthographier hasart, prélude alors à une mise en question révolutionnaire – des révolutions qui s’enorgueillissent d’accomplir un mouvement de rotation sur elles-mêmes, sans mots d’ordre vindicatifs ni mares de sang jouissives – de l’aplatissement numérique contemporain. Aux écrans doublement plats qui obstruent plus qu’ils ne révèlent le monde, Philippe Jaffeux oppose, en un geste jubilatoire, la circularité d’une parole qui n’a de cesse de se métamorphoser. Et pourtant, elle n’est jamais là où on croit qu’elle est, elle tourne !

« La danse d’un papier sorcier exalte une disparition de vos octets / Un livre tournant éclipse l’écran de ton ordinateur pétrifié »

Philippe Jaffeux, 26 tours, éditions Plaine page, collection « Les Oublies ».

Et pourtant elle tourne !

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents