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Blog littéraire.


Deux hommes qui pleurent

Publié par olivier rachet sur 19 Mars 2017, 20:53pm

     La figure du bouffon est rare en littérature. Les auteurs romantiques s’y sont intéressés, à l’image de Victor Hugo cité en épigraphe du dernier roman de Mahi Binebine : « Que d’éternelles et incurables douleurs dans la gaieté d’un bouffon ! Quel lugubre métier que le rire ! » L'écrivain et plasticien a attendu des années avant d’évoquer la figure de son père, bouffon du roi Hassan II qu’il affuble du nom de « Sidi » tout au long du roman. Le narrateur opte pour un récit à la première personne pour relater l’ascension sociale de celui qui, issu d’une famille de barbier dans les environs de Marrakech, deviendra l’un des amis intimes du monarque.

      On vit alors les derniers jours d’un règne duquel affluent des souvenirs entrés depuis dans les livres d’Histoire : d’un projet avorté d’attentat à l’organisation de la Marche Verte. Mais ce sont davantage les coulisses du pouvoir que le narrateur restitue avec un humour parfois corrosif. Les courtisans forment « une vraie cour des miracles en miniature » parmi lesquels le lecteur s’amusera à croiser le nain Bouddha, le docteur Mourra ou le voyant Bilal que l’on imagine inventés de toutes pièces ou presque par un romancier aussi affabulateur que son personnage. S’étant attribué, dès son entrée à la cour, le titre de « Fqih Mohamed », en raison de sa haute culture, le fou du roi nous propose une chronique de fin de règne dans laquelle les saillies humoristiques peinent à masquer l’inéluctable destin qui s’abat sur le monarque malade. Alors qu’il semble recouvrir quelques forces, ce dernier demande de se rendre sur un terrain de golf afin de se livrer à l’une de ses plus intimes passions. Alors que la balle atterrit à plusieurs mètres du trou, le bouffon applaudit sa Majesté qui lui reproche alors de se moquer de lui : « Non, Sidi, tu n’as rien raté du tout ! Le trou n’était pas à sa place ! Ceux qui l’ont creusé au mauvais endroit devraient subir une flagellation exemplaire ! »

       Mais tout l’art de ce récit réside sans doute dans l’habileté avec laquelle Mahi Binebine arrive à combiner deux histoires : celle de ce père au destin étonnant et celui de son frère Abel, prisonnier politique pendant une vingtaine d’années. « Je suis né dans une famille shakespearienne, écrit-il ainsi en quatrième de couverture, entre un père courtisan du roi et un frère banni dans une geôle du Sud. » Le retour de ce fils prodigue occasionne sans doute les plus belles pages du roman. Profondément amaigri, vieilli par des années de prison au cours desquelles il arrivait à distinguer les pas d’un cafard de ceux d’un scorpion, celui-ci porte en lui une leçon troublante de compréhension du mal. A sa mère qui lui demande s’il est facile de pardonner aux bourreaux, il répond que le bourreau n’existe pas : « Il se mue en simple exécutant d’une épreuve infligée par Dieu. »

    Des années durant, le père aura été tenu responsable de l’enfermement de son fils. Comment celui qui était devenu l’amuseur public favori du monarque pouvait ne rien avoir tenté pour apaiser les douleurs de son fils ? La haine est sublimée par un pardon réconciliateur au cours duquel on entend « l’écho lointain de deux hommes qui pleurent. » Quel lugubre métier que le rire, écrivait Hugo. Quel lugubre métier que celui de vivre ou d’exercer le pouvoir, semble lui répondre comme en écho un romancier qui nous livre ici un roman troublant sur l’acceptation du mal et de la maladie ! 

                      Mahi Binebine, Le fou du roi, éditions Le Fennec.

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