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Blog littéraire.


Foutre en peinture

Publié par olivier rachet sur 3 Avril 2019, 09:36am

   Si comme le suggère Jacques Cauda au début de son énergique ouvrage La te lier, une secrète analogie rapprocherait l’acte de peindre de celui d’écrire, une plus grande analogie encore unirait celui de foutre et la surfiguration : « Le peintre ne reproduit rien qui serait déjà visible, il impose un nouveau visible à la visibilité. » Inutile de s’en accabler, mais l’image – tous les régimes possibles de l’image visuelle, télévisuelle, numérique, vidéo – a fait main basse sur le réel et occupe désormais tout l’espace du visible. Que reste-t-il alors à la peinture sinon la tentative de figurer ou comme nous y enjoint l’écrivain-peintre de surfigurer ce visible asservi désormais aux lois cliniques de la représentation et aux mécanismes techniques de la reproduction ? « L’image montre tout, répond Cauda à un interlocuteur imaginaire. C’est le produit d’un œil industriel. Un œil sans quoi rien n’existe. Le réel, aujourd’hui, n’apparaît réel que s’il est visible. » Loi implacable d’un spectaculaire moins intégré que liquéfié, ramollissant le regard comme les montres molles de Dalí faisaient dégouliner jadis le temps comme le plus trivial des fromages. « À la différence de la photographie qui ne cache rien, la peinture recèle aux yeux du monde l’inavouable, le monstrueux. Ainsi toute peinture est un masque posé sur l’invisible. Toute figure est déjà une surfigure. »

   Peindre comme foutre, c’est d’abord célébrer l’unique, s’attaquer au vif, à l’indemne, à ce qui n’a pas encore été domestiqué. Acte héroïque s’il en est qui réclame de la part de celui qui s’y engage corps, esprit et âme, la plus grande rigueur, pour traverser cet enfer de la culpabilité auquel se consacre actuellement Cauda en illustrant les chants de L’Enfer de Dante. Encore ne s’agit-il pas ici d’illustration, mais d’une démonstration plastique, à travers les pigments, que les pulsions sont ; tout le reste n’est pas. L’indemne est le sauvage en nous, le « nègre » aurait écrit Rimbaud si une telle affirmation de la méthode pouvait encore être comprise ; la rencontre inopinée sur une table de dissection, c’est-à-dire de la palette du peintre, de la machine à coudre appelée Thanatos et du parapluie nommé Éros : « Je peins des putes, écrit Cauda, des enfants morts et des tueries. Comme aux premiers temps de la peinture. » « Thomas de Quincey considère l’assassinat comme un des beaux-arts, écrit-il plus loin. Retournons-lui le compliment et considérons la peinture comme un crime. Un crime d’amour. »

   On pensait la peinture morte, à l’image de la nature n’est-ce pas ? Et pourtant, elle vit. Et pourtant, elle tourne ! Cauda nous invite aussi à une leçon d’anatomie épicurienne et nous rappelle que la peinture est une affaire de physique beaucoup plus que de concept ou d’abstraction ; n’en déplaise aux thuriféraires de l’expressionnisme abstrait, de l’abstraction géométrique ou lyrique, de l’art optique. Arrêtez, n’en jetez plus et revenez plutôt aux couleurs, c’est-à-dire aux pigments : « Les pigments, nous rappelle l’élève Cauda qu’on imagine se caresser souvent le sexe pendant ses cours d’art plastique, sont des molécules particulières capables d’absorber une partie du spectre de la lumière mais aussi de particulières capables d’absorber une partie du spectre de la lumière de notre œil Les pigments sont d’origine géologique partie du spectre qui correspondra à la couleur perçue par notre œil ». Voyez donc comment ce polisson, disons plutôt ce branleur, refuse de ponctuer ses phrases ! Hé hé, il n’est pas peintre surfiguratif pour rien. La bonne nouvelle doit s’entendre alors : le peintre surfiguratif peut de nouveau peindre sur le motif ; la préposition devant ici s’entendre dans tous les sens. Sur, c’est-à-dire d’abord entre ses cuisses, au creux de ses reins. Le modèle, en l’occurrence ici Geneviève, refait un retour en force : « On m’a souvent demandé pourquoi j’aimais poser comme ça, je réponds que c’est pour passer de l’autre côté puis revenir. Combien de fois me suis-je imaginée de l’autre côté, là où tout est or dans le noir et d’où l’on revient pleine de lumière ? » Sur fait aussi écho au surhumain nietzschéen, non au sens d’un transhumain ou d’une quelconque réalité augmentée, mais au sens d’une mise à nu sanglante ou glorieuse du motif. Une transvaluation de la lumière par les pigments, une traversée de la couleur qui se prolonge en poésie :

         "Arrêtez-vous lilas et roses / Et regardez tout refleurir ! / Regardez ici l'amour tout sourire ! / Allez ! Adieu ! La femme est close / & enfin bleue"

    Telle est d’ailleurs la dédicace toute baudelairienne de ce livre magnifique : « À une femme en bleu », nous rappelant que la peinture comme la poésie est une traversée forcément érotique d’un corps amoureux. La surfiguration a encore de beaux jours devant elle !

Jacques Cauda, La te lier, Z4 éditions, Collection « La Diagonale de l’écrivain ».

@ courtesy Jacques Cauda, "elle dit : 'Tu as oublié la couleur de nos yeux sur les yeux !'

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