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Blog littéraire.


De l'impureté considérée comme un des beaux-arts

Publié par olivier rachet sur 25 Août 2017, 14:53pm

     « On ne devrait jamais écrire, peindre, composer, ou faire des films, que comme on pisse du sang. » Dans son « journal de guerre », qui est aussi un hommage rendu à tous les écrivains ayant permis à Cyril Huot de creuser son expérience intérieure, l’auteur – et metteur en scène de théâtre, réalisateur et critique de cinéma – revient sur l’une des intuitions fondamentales de Georges Bataille concernant la discontinuité de l’être. Là où les religions, les idéologies, les morales et les écoles chantent les promesses d’une continuité introuvable, force est de constater une fêlure originelle, une entaille. Les pères de l’Église – tout comme la plupart des écrivains héritiers du christianisme, de Pascal à Baudelaire, en passant par Flaubert, Cioran ou Kierkegaard que cite le plus souvent Cyril Huot – martèlent l’irréversibilité du péché originel. Pariez, si le cœur vous en dit, vous êtes de toute façon condamnés. Condamnés à traverser votre vie comme un éclair foudroyant, à porter le fardeau de votre angoisse d’être et de ne plus être, à ne jamais atteindre quelque sentiment de fusion ou de plénitude que ce soit, si ce n’est sur le mode de la défaite ou de la tangente. Sans ce vertige dont Bataille faisait la pierre angulaire de toute expérience érotique, votre vie – décidément –ne vaudra pas la peine d’être vécue.

     Libre à vous de choisir dès lors la forme d’amour qui vous correspond le mieux. Mystique, érotique, fanatique. Entre la perte de soi et l’exacerbation de son vide intérieur explosant fixe. Le français dit moderne ne vous sera pas d’un grand secours. Aussi vous tournerez-vous vers le grec dit ancien – le seul vrai moderne, chargé de toutes les potentialités créatrices – dans toute son épaisseur polysémique, à moins qu’elle ne fût plutôt polyphonique :

« Quant aux progrès non moins évidents de nos langues dites modernes... Que l’on songe que là où, en grec ancien, on avait à sa disposition les mots eros, philia et agapè, et encore physikè, xénikè, hétaîrikè, eunoîa, storgè, pothos, charis, mania, philotès, harmonia, aphros, il fallait, en français moderne, qu’on se débrouille avec le seul mot : amour... Et dire que c’était la première qu’on appelait une langue morte... »

     Cet essai de critique littéraire, intitulé magistralement Le rire triomphant des perdants en référence à un échange qu’eurent Günter Grass et Pierre Bourdieu – essai que son auteur préfère nommer de « Littérature critique » – s’appuie, en des temps d’obscurantisme galopant, sur les preuves les plus irréfutables qui soient : celles qu’apportent les citations des rares grands auteurs accompagnant une vie. Il ne s’agit nullement ici de glose, encore moins de psittacisme ou de plagiat, mais d’une expérience salutaire de préserver et de pérenniser ce que les siècles précédents nous ont légué. On dérobe ainsi à César, et à tous les hommes de pouvoir, ce qui ne leur a jamais appartenu. On met en orbite des concentrés fulgurants de pensée. On soumet les temps présents à la seule épreuve de vérité qui soit, celle qui rétablit l’écrit dans toute sa puissance de déflagration. Ainsi d’une ritournelle idiotement psalmodiée par tous ceux que l’auteur appelle les « ayatollahs de la laïcité », la religion comme « l’opium du peuple. » La démonstration ne vaut pas seulement le détour, elle constitue la seule éthique qui vaille, celle de la littérature :

« D’où venait donc l’attraction de la religion ? Pourquoi son éternel retour ? ‘ La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. ’ La postérité avait effacé de sa mémoire ses mots qui ne sont pas de Bossuet ou de Bourdaloue, mais d’un dénommé Karl Marx, pour n’en conserver que la banale formule qui y faisait suite : ‘ Elle (la religion) est l’opium du peuple. ’ »

     La postérité ? Vous permettez qu’on finisse par lui tailler un costard. Vous ne pensiez vraiment pas que tous les auteurs publiés par les éditions Tinbad, sous l’égide de Guillaume Basquin, recherchassent quelque consécration que ce soit. Ils écrivent comme le sang pisse, sans doute. Et si, comme l’écrit justement Cyril Huot, « l’écriture était une religion comme une autre, l’acte d’écrire était toujours une souillure, ne serait-ce que dans le désir de laisser une trace. » De la littérature critique considérée comme un des beaux-arts.

Cyril Huot, Le rire triomphant des perdants / (journal de guerre), éditions Tinbad.

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