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Blog littéraire.


Le confinement Hölderlin

Publié par olivier rachet sur 21 Mars 2020, 14:47pm

    « Oui, en mourant il faut chanter », écrit dans les années 1803- 1806 Hölderlin. « Car ferme est le nombril / De la Terre. Or sont captifs de rives d’herbe / À jamais loin de soi / Les flammes et les éléments / Universels ». Singulière conception de la Nature, où ces éléments que sont l’eau, le feu, l’air et la terre ne forment pas une divine harmonie, mais sont à la lisière de deux mondes. Que la matière vivante soit aussi agitée que le chaos, ne sommes-nous pas aujourd’hui invités à le méditer ? « Mieux vaudrait dormir que d’être ainsi sans compagnons, / À ronger son frein, et que faire, entre temps, et que dire / J’ignore, et à quoi bon poètes au temps du manque ? » Temps de détresse ou du manque, où nous fait singulièrement défaut une vision peut-être tragique du monde. Hölderlin [1770-1843] a senti souffler le vent dévastateur de la Révolution française. La tempête d’une raison qui se croyait universelle a bien failli le faire défaillir. Cette raison aujourd’hui algorithmique et qui repose sur la furie statistique autorise confinement et privations de libertés. Raccourci un peu facile sans doute, mais à relire la poésie d’Hölderlin, précurseur en un sens du romantisme allemand, on comprend combien peut être douloureuse l’irréconciliabilité entre le cœur et la raison, le jour et la nuit, l’amour et la haine. Si l’on retrouve ici l’influence qu’eut sur le poète la pensée du philosophe présocratique Empédocle, on mesure surtout combien la confusion est le lot des mortels : « Dans la fièvre et les fers / Apparaît le vivant, comme aussi / De nuit, quand tout se mêle / En désordre et que revient / La confusion archaïque ».

    Comme revient chaque jour cette « confusion archaïque », on ira chercher refuge tout d’abord du côté des Grecs, car, comme le dira plus tard Gérard de Nerval, « la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce ». Les poèmes de jeunesse de 1788-1789 placent cette mémoire grecque sous le signe d’une « allégresse virile » : « Courbez-vous ! nous sommes fils des sublimes ». Hölderlin voue un culte particulier, moins aux dieux grecs de l’Antiquité, qu’aux Titans, ces Géants fils de Gaïa et d’Ouranos – de la Terre donc et du Ciel, tant il est difficile de penser le monde sans considérer le Cosmos –, qui se sont révoltés contre Zeus. On peut s’agenouiller ou se prosterner humblement devant ses Pères ; on peut aussi s’élever toujours plus vers cette virilité de l’esprit et du cœur qu’incarnent les héros tragiques : « Je sors des jardins pour venir à vous, fils de la montagne ! / Je sors des jardins, la nature y vit, patiente et domestique, / Rendant soin pour soin dans la compagnie des hommes laborieux. / Mais vous, seigneuriaux, vous vous dressez, peuple de Titans / Dans ce monde domestiqué, n’étant qu’à vous et au Ciel, / Qui vous a nourris, élevés, et à la Terre qui vous fit. » On pourrait citer Hypérion, père d’Hélios ou Héraklès qui forme dans la pensée du poète une triade avec Dionysos et le Christ. Mais Hölderlin sait rendre aussi hommage aux savants dont l’astronome souabe Képler qui établit les lois de la gravitation des planètes: «Car tu vins, ô magnifique, en éclaireur / Au labyrinthe, et aux rayons ouvris la nuit ». Seuls des hommes de science seraient donc à même de nous sauver ; pensée rassurante. Poète des cimes inatteignables et des abîmes, Hölderlin cherche à fonder ce qui demeure ; au risque d’en perdre la raison même ou la parole. Mais cette perte de raison n’est nullement synonyme de folie ; elle invite au contraire à côtoyer ces « cimes du temps » dont parle le poème « Patmos » : « Et ce n’est pas un mal qu’un peu / Aille se perdre et que de la parole / S’étouffe le son vital. / Car l’œuvre divine est aussi comme la nôtre. / Tout ne veut pas le Très-Haut à tout prix ». Le Très-Haut ; quoiqu’il en coûtât, en somme.

    « ll faut aussi chez les mortels / Que la grandeur s’éprouve », écrit le poète dans « Les Titans ». Qu’un dieu se cherche, qu’un mal se comprenne, qu’un souverain bien reste constamment en retrait. La poésie, telle que la pratique Hölderlin, invite à une introspection qui nous fait tant défaut et à un dialogue ininterrompu avec les anciens. La pensée nous précède et nous échappe sans cesse. On sait que le poète passa les 36 dernières années de sa vie dans la tour de Tübingen où l’hébergeait un menuisier appelé Zimmer. Il y écrivit sans doute ses textes les plus troublants, les poèmes dits de la Tour. « Le Ciel tout simple est-il / Donc riche ? Comme des fleurs, oui, sont / Les nuages d’argent. Mais il pleut de par-là / La rosée et la bruine ». Rien n’est jamais acquis à l’homme, oui et, ajoute Hölderlin : « c'est ainsi qu’un Dieu m’invite à sa paix, du fait de la sensible absence de Dieu que je trouve chez les hommes [...]». Les éléments dans leur grande confusion, la matière vivante dans toute sa dissipation, la vie même dans son inexorable et quotidienne disparition pourraient nous inciter à penser, comme l’écrivait aussi Pascal, que l’homme est grand de se connaître misérable. C’est sans doute dans cette dialectique impossible que se joue chaque jour la fragilité même de la vie. Lire Hölderlin, une invitation enfin à se souvenir de la beauté radieuse des femmes au bord de la Garonne, non loin des jardins de Bordeaux : « [...] Mais elle ôte / Et donne mémoire la mer, / Et de même l’amour fixe et tend les regards, / Mais la demeure est œuvre des poètes ». Don et privation, éclaircie et retrait ; tel est notre lot...

Friedrich Hölderlin, Œuvre poétique complète, traduit de l’allemand par François Garrigue, éditions de la Différence

Crédit photo Lamia Naji, "White forest"

Crédit photo Lamia Naji, "White forest"

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