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Blog littéraire.


La mort n'est rien pour nous

Publié par olivier rachet sur 4 Avril 2020, 19:39pm

    « Le présent ouvrage, écrit Stephen Greenblatt en ouverture de Quattrocento, est donc le récit de la façon dont le monde a dévié de sa course pour prendre une nouvelle direction. » Déviation au cœur de la pensée du philosophe latin Lucrèce, adepte de l’épicurisme, qui est au centre de ce livre ; autre nom de ce clinamen permettant d’expliquer comment dans un monde exclusivement composé d’atomes en mouvement, un simple penchant ou une légère déclinaison permet de générer un mouvement, une collision ou ce que des siècles plus tard, les cinéastes tenteront d’approcher au montage en parlant de raccord. Le personnage central de ce livre passionnant se nomme Poggio Bracciolini, dit le Pogge. Il est secrétaire apostolique du pape de l’époque Jean XXIII qu’il avait suivi jusqu’à Constance où eut lieu un concile qui signa sa destitution. Nous sommes en pleine Renaissance italienne, au début du XVème siècle. Notre homme est passionné par les auteurs de l’Antiquité gréco-latine dont il traque les manuscrits que des moines copistes s’évertuent de recopier avec labeur. Que l’on ne s’y méprenne pas, cette activité harassante n’était guère aussi prisée qu’on peut l’imaginer à distance : « Les fondateurs des premiers ordres monastiques, écrit Greenblatt, ne considéraient pas la copie de manuscrits comme une activité noble ; au contraire, ils avaient parfaitement conscience que dans le monde antique, la plupart des copies étaient exécutées par des esclaves lettrés. » Pour un humaniste laïc tel que Poggio Bracciolini, il faudra en rabattre et user de multiples stratagèmes afin de rencontrer ce qu’il ignorait chercher : « La soumission du moine copiste à son texte, la négation de son intelligence et de sa sensibilité – dont le but était de briser son caractère – avaient beau être aux antipodes de la curiosité et de la vanité du Pogge, celui-ci savait que son espoir de retrouver des traces fiables du passé antique dépendait de ce type de soumission. » C’est en 1417, dans un monastère allemand, que notre héros tombera sur les six chants composant le De natura rerum dédiés à la déesse Vénus, écrits au Ier siècle de notre ère par Lucrèce. Véritable storytelling comme les aiment les Anglo- Saxons, Quattrocento restitue à merveille ces moments charnières où le monde bascula, par l’entremise de quelques chants, dans une conception matérialiste et athée dont le credo reste encore riche d’enseignements : « Aussi les mouvements destructeurs, y écrit le poète, ne peuvent-ils / à jamais triompher, ensevelissant toute vie, / ni les mouvements générateurs et nourriciers / préserver à jamais les choses qu’ils ont créées. / Ainsi donc se poursuit à égalité la guerre / que les atomes se livrent de toute éternité ». Rappelons que l’intention première de cette conception épicurienne du monde était avant tout de nous guérir de notre angoisse de la mort dont ne cessent de nous entretenir aujourd’hui réseaux asociaux et chaînes de désinformation en continu. Que proférait Lucrèce déjà ? « La mort n’est rien pour nous et ne nous inquiète pas ». Un contrepoison efficace !

Stephen Greenblatt, Quattrocento, traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, éditions Flammarion

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