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Blog littéraire.


Le cauchemar des vivants

Publié par olivier rachet sur 31 Octobre 2021, 09:12am

   Eux sont déjà morts. À moins qu’ils ne soient en train d’agoniser. Ce sont des morts-vivants. Eux, ce sont les personnages du dernier roman de Volodine, Les filles de Monroe. Personnages aisément identifiables au premier abord : de jeunes revenantes envoyées par Monroe – un ancien dissident politique rapidement réhabilité après avoir été assassiné par le Parti –, et aujourd’hui traquées à l’aide d’instruments optiques des plus sophistiqués par Breton et son double, du même nom. Mais ces personnages semblent parfois interchangeables, ou du moins leur identification même prête à confusion : à l’image de ce membre du Parti, Kaytel, chargé de surveiller Breton, qu’un vieux couple déjà mort confondra avec Borgmeister chez lequel il était parti se réfugier. Peut-être ne sont-ils que les pantins ridicules d’un rêve qui ne dit pas son nom, puisque l’on sait que chez Volodine, et son roman Songes de Mevlido, il est désormais aisé de s’immiscer dans le rêve de ses compatriotes ; de s’y déplacer et de stopper le fonctionnement réel de la pensée. On dit souvent que l’univers de cet auteur est post- apocalyptique, il est aussi post-surréaliste.

   Le narrateur, appelé d’ailleurs ironiquement Breton, et son double, sont échappés d’un hôpital psychiatrique, à moins que celui-ci ne gouverne l’intégralité du vivant : « Je savais que la cité psychiatrique était le seul endroit du monde à tenir encore debout, et que nul n’y échappait à d’intenses et parfois continuelles bouffées délirantes, et je ne parle pas seulement des malades emprisonnés, je parle aussi des policiers et des médecins, et bien sûr, des rescapés du Parti [...] ». Rescapés d’un Parti qui n’a plus rien à envier à Big Brother tant celui- ci est en lambeaux et s’apparente à une ridicule passoire n’arrivant plus que poussivement à broyer des vies de toute façon déjà éteintes. Ainsi en va-t-il d’un pavillon appelé Cornelius dans lequel Kaytel se réfugie, « de centre d’urgence psychiatrique qu’il était à l’origine, il était devenu un discret commissariat ». Décor de fin d’un monde, celui des institutions elles-mêmes et de tout mode de gouvernance : « Le pavillon était vide, le personnel soignant l’avait abandonné quatre ou cinq ans plus tôt. L’idée d’urgence avait perdu toute pertinence. Les malades n’affluaient plus au camp, non parce que les affections mentales avaient régressé dans le monde extérieur, mais parce que, tout simplement, dans ce monde extérieur il n’y avait plus personne. »

   Les membres du Parti, de Kaytel à Dame Patmos, n’arrivent plus à faire illusion. Leur omniscience est totale puisqu’ils se sont introduits dans les cerveaux, mais leur pouvoir est nul. Je ne sais, mais ce monde où l’on croise des chercheurs en « xénomorphologie » travaillant pour le Comité central, où les morts n’en finissent pas de mourir, où le pouvoir dans toute sa bassesse n’en finit pas de nous escroquer – « Le Parti vole jamais, asséna-t-elle. Il réquisitionne ou il confisque. Jamais que c’est du vol. » –, ce monde ressemble déjà étrangement au nôtre. Ne restent alors que quelques arbres à embrasser tendrement comme s’y emploie Breton à de rares occasions ou de risibles litanies à réciter, celles des 343 fractions du Parti au temps de sa gloire parmi lesquelles se trouvent : « Les Mères du grand soir », « Les Chiennes communistes », « La Gueusaille reconstituée », « La Section ‘Maladies infectieuses’ », « Les Révolutionnaires de la fin », « Les Libertaires de l’incarnation », « Les Maos sur le retour », « Les Fusillés pour l’exemple », « La Validation des acquis » ou « Les Terroristes modérés ». Le Parti lui-même n’est plus qu’un joyeux godillot tant il s’est défragmenté dans des luttes intestines et vaines. Il a cédé la place au néant, et tout le reste est littérature.

 

Antoine Volodine, Les filles de Monroe, éditions du Seuil, Collection « Fiction & Cie »

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