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Blog littéraire.


Du bord du souvenir

Publié par olivier rachet sur 4 Novembre 2021, 12:32pm

   Ce sont des tombeaux que nous livre Dominique Preschez dans son dernier livre Leçon de ténèbres, Dits et récits, mais des tombeaux d’eau vive et de sang, de foutre et de larmes. Afflue toute une série de souvenirs ou de récits fictifs où à travers les arabesques d’une prose étincelante, le narrateur épouse les aspirations et les chutes de marginaux disparus qu’il n’a eu de cesse de côtoyer, aussi bien dans sa vie que dans son imagination. Marge sans laquelle il n’est sans doute aucune écriture possible. Le livre s’ouvre sur des souvenirs personnels : ceux de nuits blanches passées rue de Milan à Paris au café L’Orient, où entre effluves d’alcool, passes et autres shoots d’héroïne, l’auteur flirte avec l’expérience de la dérive, ou de ce que quelques pages plus loin il nomme « le ravissement de vivre la mort ». Le livre se clôt sur la figure des parents ayant laissé l’adolescent très tôt orphelin, d’une mère internée et d’un prêtre pédophile : « Dans les derniers jours avant son internement à l’hosto-psy, où elle fut retrouvée morte par pendaison, selon les conclusions... M’man n’achetait plus guère que de la soie... de la soie rouge, en abondance... de la soie rouge, en abondance, dans tous ses états... » Face à l’indicible, la littérature devient tautologie et poésie.

   Entre ces deux chapitres, plusieurs récits mettent en scène, à travers un art consommé parfois du flashback, des alter ego de l’auteur ; jeunes filles violées ou victimes d’inceste, usurpateurs d’identité, travailleurs saisonniers à l’érotisme flamboyant, adeptes du bareback dans des backrooms n’ayant rien à envier aux pires sales de tortures. Tous semblent nés « dans la servitude de ceux qui appartiennent à la race des métis », c’est-à-dire des déclassés, de ceux pour qui la lutte pour la survie est quotidienne. « Lente récolte de l’automne qui doucement, déclinait...» Ainsi de Marie l’aveugle, serveuse et prostituée, ayant assisté jadis impuissante à la noyade d’enfants dans un camp de vacances : « Marie l’aveugle ambulait souvent, vers le soir, sur les quais après la criée avec la grâce fragile, privée d’yeux, d’une femme enfant, abandonnée, allant quelquefois à tâtons, au bord du vide qu’elle pressentait à force de prudence et d’expérience, en s’achoppant aux cordages et aux amarres. » Marie, mais aussi Pietro et Abdallah, Malo et Didier ; tous côtoient ces ténèbres que borde le souvenir et où rôde la camarde dont on imagine qu’elle vint souvent visiter cet auteur fraternel que reste pour moi Dominique Preschez, dans ses derniers jours.

   Plusieurs récits se réfèrent à la période de l’Occupation, notamment avec le personnage de Hans Gerbhert, ayant usurpé l’identité d’un restaurateur d’art et faussaire : « Hans Gerbhert – d’un boucher l’autre -, favorisé par rapts et rapines dans les hôtels particuliers qui bordaient l’avenue Foch, se persuadant du charme inspiré par le diable de cuir de la Schutzstaffel SS dont il s’imaginait user encore auprès de ses réguliers : gigolos d’un petit square qui jouxtait la voie privée, où il demeura provisoirement près de vingt ans, sous la fausse identité de M. Le Chauve... ». Mais cette plongée historique repose moins sur un souci documentaire qu’elle n’intéresse l’auteur, marchant sur les pas du Genet de Pompes funèbres, car les périodes de haute trahison sont parmi les plus révélatrices qui soient. Là où un Modiano resterait tapi dans l’ombre, Dominique Preschez rejoint les ténèbres, traversant médusé la nuit et le brouillard ; en moraliste toujours quelque peu sadien comme l’indique le titre du livre. D’un ancien soldat ayant combattu en Irak et retrouvant l’un de ses amants, cette phrase aussi sublime que la prose d’un Guyotat dont l’auteur se rapproche souvent : « vivre à obéir... au seul droit d’aimer » ; droit d’aimer qui ne cesse de nous être aliéné et pour lequel se battre, écrire relève toujours quelque peu de la malédiction. Pour Dominique, éternellement.

 

Dominique Preschez, Leçon de ténèbres, Dits et récits, éditions Tinbad

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