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Blog littéraire.


Haute solitude

Publié par olivier rachet sur 14 Novembre 2021, 10:41am

   Ce n’est pas tous les jours qu’on invente une forme littéraire. Or c’est, me semble-t-il, ce qu’accomplit Jacques Sicard avec ses Films en prose, à mi-chemin du poème en prose et des notes sur le cinématographe. Une écriture qui prolonge la vision, bien plus d’ailleurs que le simple visionnage. Pas d’automatisme ici, ni aucun mécanisme d’horlogerie auquel l’expérience d’écriture parfois se réduit, notamment dans le discours journalistique qui est aussi éloigné de la prose que de la poésie. Prosaïsme peut-être, sans aucun prisme intérieur. Que lit-on dans cet ouvrage datant de 2013 ? Des hypothèses tout d’abord concernant des cinéastes de prédilection de l’auteur, parmi lesquels Antonioni : « La Notte, ce serait l’utilisation d’un objectif de grand angle très spécial, qui supprime la profondeur de champ en supprimant la personne [...] ». Des portraits comme celui de Godard en sophiste : « Ce sophiste-là est un maître sédentaire de rhétorique et de philosophie qui pratique l’art de la déception. Il ne cherche pas à tromper, il désenchante. » Portrait du cinéaste en allégorie de la mélancolie ; n’était un souci du montage et un art de la collure qui en fait aussi le digne héritier de Dziga Vertov et d’Eisenstein. Des tentatives de définition aussi affleurent, comme avec un texte consacré aux épisodes de la série Alfred Hitchcock présente : « Films à l’étouffée – miniatures livides, combinant le mal de la lumière au mal de l’air, et qu’accueille électivement la chambre sous vide du studio télé. »

   Parfois, le ton se fait plus lyrique, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer le visage devenu iconique de Jean Seberg dans Les Hautes solitudes de Philippe Garrel qui nous fit dire, lors de sa découverte que le cinéma ayant été une invention monstrueuse, il était un devoir moral de le pratiquer. Puis, sans crier gare, surgissent aussi de véritables poèmes en prose, où le film n’est plus alors que le support à un cheminement intérieur, une tentative d’aller au-delà de la projection pour pénétrer dans le secret même des cœurs. Ainsi à propos de L’Intrus de Claire Denis : « L’intrus, c’est le cœur. L’étranger en chacun, ce sont ses battements. Le tic-tac de ses pulsations. Les 3x8 de son saignement. Le bruit de chaîne industrielle qu’il traîne après lui et qu’il contribue à justifier. / D’autant qu’il n’y a rien à attendre des nuages, d’un paysage sous la neige ou de n’importe quoi du monde naturel, rien au-delà de ce que peut offrir un cœur à travers la puissance d’asservissement de sa mécanique d’horlogerie ».

  Cette puissance d’asservissement n’est-elle pas aussi celle de la machine cinématographique ? Derrière le lyrisme parfois désenchanté de ces textes apparaît aussi une poétique, c’est-à-dire une éthique de l’écriture opposant à « l’usant retour du même » le « toujours neuf éternel retour » du plan ou du cadre. Contradiction qui est au cœur de la pensée nietzschéenne et au centre de l’un des plus beaux films de ces cinquante dernières années : Le cheval de Turin de Béla Tarr auquel Sicard consacre parmi les plus belles pages du livre. Ne rien céder à la sensation et à sa vision intérieure, guidé par cette pensée exigeante que l’image produite, c’est-à-dire tout aussi bien le texte écrit, ne réconcilie rien ni personne, ne vise aucune harmonie ni cohérence, mais sépare définitivement. Le plan est une coupe qui nous sépare à jamais du monde des mortels. Ou pour le dire avec Alain Resnais et Je t’aime, je t’aime : « Si la vie se répétait, elle le ferait une fois sous la forme de l’inconscience, une autre fois sous la forme de l’épouvante. » Ou encore avec Brecht : Celui qui rit / c’est simplement que l’horrible nouvelle / Ne lui est pas encore parvenue. « Quelle horrible nouvelle, s’enquiert l’auteur. L’Éternité. » C’est à cette haute solitude que devrait contraindre toute pratique artistique, quand trop souvent on ne songe qu’à complaire à l’air du temps ou à flatter le goût d’une époque. Silence. COUPEZ !

 

Jacques Sicard, Films en prose, éditions La Barque

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