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Blog littéraire.


La malédiction idéologique

Publié par olivier rachet sur 1 Décembre 2021, 10:38am

   « L’idéologie, c’est ce qui pense à votre place ». Ce mot de Jean- François Revel que cite Cécile Guilbert dans son ouvrage Roue libre, recueil rassemblant différentes chroniques publiées pour la plupart dans le journal La Croix, pourrait résumer à lui seul la combativité de son auteur qui maîtrise l’art de la chronique, dans la pure tradition des mémorialistes et des moralistes classiques. On se souvient que l’un de ses premiers essais, publiés dans la Collection « L’Infini » chez Gallimard, était consacré à Saint-Simon et à son « encre de la subversion ». Le programme se poursuit aujourd’hui, dans un temps où la paresse tyrannique de l’idéologie a supplanté le goût et le courage de la pensée. De quoi est-il question dans cet ouvrage virevoltant ? De la différence entre moralistes et moralisateurs, sans doute, mais surtout de cette étrange confluence entre différentes idéologies s’incarnant dans des novlangues toujours plus intimidantes. Que l’on songe à l’écriture inclusive et à sa destruction programmée de la langue française, aux dérives d’une pensée woke qui en constitue le soubassement continu, sans parler de l’idéologie covidiste nous enjoignant quotidiennement de respecter gestes barrières, distanciation sociale ou physique, et j’en passe ! « Brouillage planétaire complet, écrit Guilbert. Alimenté par un vortex d’avis, opinions, analyses, tribunes, interviews, éditoriaux, débats contradictoires d’experts et de contre-experts devenus à leur tour viraux comme les slogans (‘Restez chez vous’) et toute une cohorte lexicale grisâtre (gestes barrières, distanciation sociale, télétravail, présentiel, etc.) relayés comme la peur à la vitesse ahurissante des circuits numériques eux-mêmes dans une orgie de transmissions et de retransmissions métastasées. » C’est dit, le virus, ça reste toujours le message, le mot d’ordre, bref, le contraire même de la liberté !

   Là où l’auteur frappe fort est dans l’analyse qu’elle donne de l’art contemporain, domaine s’il en est qui s’honorerait de résister au pavlovisme ambiant. Or, il n’en est rien. L’art, le plus souvent, lui aussi généralise, pense à notre place au lieu d’avoir l’humilité de nous donner matière à penser. « C’est tout le problème de l’art contemporain que d’aucuns vantent au nom du fun et du flashy quand les autres, tristes comme des pensums, lui trouvent le mérite d’aborder les questions qui fâchent comme les inégalités, le colonialisme, le handicap ou l’oppression des peuples et des minorités sexuelles. En ce qui me concerne, ajoute Guilbert, je lis assez la presse toute l’année pour ne pas m’infliger les sermons d’artistes qui le sont si peu et veulent bouffer à la fois au râtelier du capitalisme et de la révolte institutionnalisée. » C’est dit, là aussi. Il fut un temps où l’artiste, et notamment l’écrivain, pouvait s’enorgueillir de faire sécession, de cultiver son irréductible singularité, de ne pas chercher à hurler avec les loups ou avec les louves. Une formule magnifique résume cela : « L’idéologie généralise, l’art particularise : c’est son honneur et son risque, ajoute Cécile Guilbert, vraie ligne de front dans un monde qui consent de plus en plus à s’en priver. » Ou pour le dire avec les mots du marquis de Sade qui à lui seul permet d’en découdre avec la sacro-sainte distinction que la bien-pensance actuelle fétichise entre l’homme et l’artiste, cette profession de foi en forme de déclaration de guerre à laquelle nous souscrivons intégralement : « « C’est l’homme de génie que je veux dans l’écrivain, quels que puissent être ses mœurs et son caractère, parce que ce n’est pas avec lui que je veux vivre, mais avec ses ouvrages, et je n’ai besoin que de vérité dans ce qu’il me fournit ; le reste est pour la société et il y a longtemps que l’on sait que l’homme de société est rarement un bon écrivain. » Ou pour le dire encore autrement : Polanski, oui ; Céline, encore ! Et tout le reste finira dans les égouts de l’histoire de l’art....

 

Cécile Guilbert, Roue libre, éditions Flammarion

Crédit photo : Paul Rebeyrolle, "Le Voleur", 1983, 270 x 250 cm, Série "Le sac de Madame Tellikdjian"

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