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Blog littéraire.


Pouvoirs de la fiction

Publié par olivier rachet sur 13 Décembre 2021, 15:51pm

   Se la raconter. On connaît cette expression familière à travers laquelle on se plaît à ridiculiser une personne quelque peu affabulatrice. Tel pourrait être le point de départ du premier roman réjouissant en diable du cinéaste François Caillat, La vraie vie de Cécile G. Un narrateur revient sur les prémices d’un amour de jeunesse, avorté comme le sont la plupart du temps ces premières histoires où l’on se raconte la naissance de l’amour. « J’ai rencontré Cécile G. en 1964, débute le narrateur. C’était à la fin du printemps. Elle traversait le boulevard, en face de la Rotonde du Parc Monceau. » Si peu au final pour une histoire qui n’aura vraisemblablement pas de suite. Mais l’on sait depuis Boileau que le vrai quelquefois peut ne pas être vraisemblable et tout le brio de ce roman réside dans cette hésitation, ressort admirable de la fiction. Ce serait sans compter sur les hasards qui jalonnent d’abord nos vies et sur l’imagination débordante d’un narrateur que l’on suit en toute confiance dans les méandres d’un récit dont on se demande en permanence s’il est gouverné par la mémoire ou la fantaisie.

   Les années passant, les protagonistes se côtoient de nouveau, semblent se reconnaître, ou pour le moins le narrateur se plaît-il à l’imaginer. Au jardin d’enfants, le narrateur qui reste persuadé d’avoir retrouvé son amour d’antan, entend la jeune femme sermonner son fils, Denis, qui se trouve porter le même nom que celui du narrateur. N’en serait-il pas d’ailleurs le père comme en atteste ce souvenir bien peu glorieux où à l’issue d’une beuverie, le jeune homme s’était retrouvé ivre mort au petit matin devant l’appartement de sa dulcinée ? Le lecteur jubile, et passe avec un malin plaisir d’un univers rappelant celui du polar à la réécriture d’un journal d’un fou qui s’avère pourtant avoir toute sa tête. L’exercice de style est d’autant plus brillant que l’auteur réussit le prodige, en restant focalisé sur les pensées forcément partielles du protagoniste, à brosser en creux le portrait d’une société gangrenée par un esprit général de culpabilisation d’autrui et de ce que Philippe Muray appelait une « envie de pénal ». « C’est incroyable ce qu’une nuit paraît longue quand on est coupable, j’aurais voulu qu’on me juge sans attendre », confesse ainsi le narrateur évoquant la possibilité qu’il eût pu attenter à l’intégrité de Cécile G., lors de la beuverie évoquée précédemment.

   Nous voici transportés au cœur d’un roman d’une rare intelligence dont la démonstration implacable – dont je ne peux m’empêcher de penser qu’elle constitue aussi une irrésistible parodie des romans embrumés de Modiano –, nous convainc que l’on passe la majeure partie de sa vie à se raconter des sornettes. La littérature n’étant peut-être que le témoignage le plus risible de notre furieux besoin de fiction, c’est-à-dire de croire en nos élucubrations. Se la raconter, oui, pour ne pas sombrer. Chef-d’œuvre d’humour noir à lire absolument !

 

François Caillat, La vraie vie de Cécile G., éditions Gallimard, Collection « L’Infini »

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