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Blog littéraire.


Le nom absent

Publié par olivier rachet sur 30 Janvier 2022, 21:21pm

   « Dieu n’est pas mort : il implose dans l’homme », affirme Julia Kristeva dans l’essai qu’elle a consacré récemment à Dostoïevski. Or c’est cette implosion qu’analyse aussi à sa façon le philosophe italien Giorgio Agamben dans son essai Le Feu et le récit. C’est moins de la disparition de Dieu dont il est surtout question que de l’impossibilité de toute parole qui tiendrait tête au mystère. Sans doute s’agit-il de la conséquence ultime de la sécularisation de nos sociétés, c’est-à-dire de leur spectacularisation outrancière, qui entraîne cette incapacité de pouvoir aujourd’hui se mesurer au sacré. Sacré dont Agamben rappelle qu’il se dit d’abord sur le mode de la parabole, de la parole proférée au nom d’un autre par celui qu’on appelait alors prophète. Les illuminés de la cause de Dieu prolifèrent peut-être, les porte-parole ne sont pas légion. Au nom de quoi, pour reprendre le titre de l’un des textes composant le recueil, une parole peut être encore formulée ? « [...] nous pouvons bien nommer les choses, mais nous ne pouvons plus parler-au-nom-de » : « Qui finirait par trouver le courage de parler, ajoute Agamben, sait qu’il parlerait – ou, éventuellement, qu’il se tairait – au nom d’un nom qui manque. » Ce nom absent est tout aussi bien Dieu d’ailleurs que le peuple rappelle l’auteur, en citant l’exemple de Paul Celan qui écrivit dans une langue allemande qui n’avait plus aucun rapport avec le peuple allemand.

   Le titre du recueil fait écho à une parabole relatée par Gershom Scholem dans Les Grands Courants de la mystique juive où l’éloignement qui semble ne pas avoir de fin d’un rapport au sacré se dilue dans la seule possibilité de dire cette perte. Là réside pour Agamben l’essence même de la littérature, tragique s’il en est : « Tout récit – toute la littérature – est, en un certain sens, mémoire de la perte du feu. » « Les genres littéraires sont les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue : tragédie et élégie, hymne et comédie ne sont rien d’autres que les modes dans lesquels la langue pleure son rapport perdu au feu. » Paroles d’autant plus terribles qu’Agamben est l’une des rares voix à se mesurer désormais au tragique techno-scientiste de nos sociétés qui, en quelques mois, ont su troquer leurs valeurs de liberté et d’égalité au profit d’une traque éperdue de la bonne santé aboutissant à une liquidation finale de toute forme de vulnérabilité. Ce livre fascinant peut se lire comme les lettres à un jeune poète qui aurait l’orgueil de vouloir s’affronter aux temps présents. Que celui-ci commence par se mesurer à l’impuissance de sa propre parole avant de croire mener un quelconque combat. Qu’il passe par l’épreuve du feu que Mallarmé assimilait à la « disparition élocutoire » de l’auteur. Et qu’il voie alors ce qu’il lui reste à dire. Ne faut-il pas d’abord parler pour les analphabètes, pour les bêtes, pour ce monde muet que décrivait Ponge ? Mais aussi pour les pous, les punaises et autres créatures reptiliennes chères à Guyotat...

    Au final, Agamben invite à renouer avec une forme nouvelle de matérialisme sémantique, pour ne pas dire dialectique. Opposer à la conception d’une création ex nihilo dont on sait qu’elle fut l’apanage de Dieu, une conception qu’on appelait dans les années 1970 textuelle, où la trace germinative de la parole supplanterait l’injonction prophétique. Expérience que le philosophe fait remonter aux rétractations de Saint-Augustin qui sut, à distance, remaniait les écrits qui avaient été les siens. « Le paradigme théologique de la vie divine montre ici son autre visage, selon lequel la création ne s’est pas achevée le sixième jour, mais continue à l’infini, parce que si Dieu cessait un seul instant de créer le monde, ce dernier se détruirait. » À chaque bref instant pourrait débuter l’écriture si l’on se donnait la peine de tenir tête à ce néant que sont devenus aussi bien Dieu que le peuple. Un nom absent.

 

Giorgio Agamben, Le Feu et le récit, traduit de l’italien par Martin Rueff, éditions Rivages poche

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