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Blog littéraire.


Se mesurer à l'Incommensurable

Publié par olivier rachet sur 13 Mars 2022, 11:47am

   Démarche féconde que celle du philosophe François Jullien, qui depuis une trentaine d’essais, ne cesse d’interroger les écarts entre la philosophie occidentale et ce que l’on nommera, faute de mieux, la pensée chinoise. Non en les absolutisant ou en les essentialisant, comme le dénonçait Jean-François Billeter dans son pamphlet Contre François Jullien, mais en mesurant justement leur écart. Dieu, donc ! Le point de départ de ce nouvel essai, Moïse ou la Chine, Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu, s’appuie sur une pensée inachevée de Pascal ; inachèvement qui est d’ailleurs la forme que prend son recueil appelé Pensées : « Lequel est le plus croyable des deux, Moïse ou la Chine ? » Le philosophe janséniste pressentait déjà au XVIIe siècle qu’il était un dehors de l’Occident, et non un envers comme en témoigne la notion tout aussi discutable d’Orient, qui pourrait venir faire vaciller nos certitudes et en l’occurrence ici, nos croyances. Jullien note qu’il n’est pas de croyance à proprement parler en Chine, ni de religion établie ou révélée, mais bien plutôt un fond indifférencié – le Tao – marqué par l’alternance et la complémentarité de processus antithétiques. « [...] tao est un terme reliant, assurant à la fois la circulation et la corrélation de la pensée ; tandis que Dieu est un terme séparant et s’érigeant solitaire, qui monopolise en s’absolutisant ».

   Contrairement à une idée préconçue et partagée, la religion ne relie pas, mais sépare. Elle isole le croyant qui se réfugie dans la prière, fût-elle collective, là où les Chinois accomplissent des rites rendant hommage à l’Esprit du Ciel ou de la Terre qui se meuvent dans une interaction infinie. « [...] le religieux s’est organisé principalement, en Chine, autour du culte ancestral ; et donc est principiellement de caractère familial : il s’est structuré tout entier à partir de la parenté. Au point que le terme chinois qui sert aujourd’hui à traduire la notion communément adoptée de ‘religion’ signifie littéralement : ‘enseignement ancestral’ ». Que l’idée de Dieu, comme le suggère le sous-titre du livre, ne se soit pas déployée en Chine nous renseigne aussi sur les effets produits par son déploiement, tout autant en Occident qu’en Orient, là où ont prospéré les religions monothéistes. Il en découle tout d’abord le postulat d’une origine créatrice ou d’une création originelle marquée par la séparation et son corollaire : la croyance en la table rase et en des renouveaux toujours possibles. Pas de lendemains qui chantent sans cette croyance religieuse ! Là où en Chine, l’idée de création ex nihilo n’a pas de prise puisqu’ à l’opposé de notre néant, qui n’est que l’envers de l’idée même de création, se trouve un Vide moteur à partir duquel se forment les 10 000 êtres. « Aussi c’est parce que la pensée chinoise ne pense pas un autre possible – un possible de l’impossible – qu’elle ne déploie pas la foi. Le ‘possible’ n’y est pas inquiété, mais éclairé dans son immanence ».

   « Ni Parole ni Récit » revendique l’un des chapitres passionnants de cet essai, rappelant l’importance en Occident des cosmogonies ; ces récits fondateurs ambitionnant de relater l’origine de l’univers, souvent d’ailleurs chaotique, là où pour les Chinois le chaos serait plutôt synonyme de confusion, d’indifférenciation et de réversibilité des phénomènes. Au phonocentrisme occidental s’oppose en Chine la primauté de l’écrit pensé non en termes de rupture mais au contraire d’alternances entre des traits pleins et déliés comme on l’observe dans le Yi-Jing ou Classique du changement. Ni parole, ni récit, ni non plus de dogme ou de vérité révélée : « Dans les textes confucéens comme taoïstes, il est dit que la pensée ‘s’approche’, qu’elle ‘accède’ – c’est la traduction qui couramment, par commodité, rajoute le terme attendu de ‘vérité’ comme objet et fin visée ». Au savoir toujours quelque peu triomphant s’opposerait donc une connaissance mouvante et sensible, épousant la congruence du réel. Tout ne se perd peut-être pas, mais se transforme à coup sûr.

   Reste alors la question épineuse de la mort de Dieu telle que prophétisée par Nietzsche : « Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? » Dieu est-il mort en l’homme ou l’avons- nous tué ? Implose-t-il en nous, comme le résume admirablement Julia Kristeva dans son dernier essai consacré à Dostoïevski ? L’incroyance signe-t-elle la victoire par KO de la raison ou sommes-nous, à la façon des Chinois accueillant les missionnaires européens, devenus indifférents à cette notion même? « Pire que l’incroyance, écrit Jullien, qui n’est que le négatif de la croyance et s’y trouve logée logiquement à son revers, est l’indifférence qui n’y porte pas attention : ne la combat pas, mais ne la prend guère en compte, ne lui trouve pas sa place et la ‘néglige’ ». S’agit-il de l’aporie de la modernité qui s’est pensée dès son commencement comme un arrachement à la tradition, c’est-à-dire comme la négation de tout héritage et de toute filiation ? Ni Dieu ni Père ni Fils ni Maître donc ? La réponse qu’apporte François Jullien en fin d’ouvrage pourra paraître fade à certains, et l’on ne saurait trop conseiller de lire son Éloge de la fadeur pour se rassurer, car du vis-à-vis qu’il établit entre la Chine et l’Occident surnage l’idée que le doute habite désormais la foi et qu’il nous reste encore à savoir nous mesurer à cet « incommensurable » qu’il s’agit désormais de trouver en ce bas monde, sans aller le chercher ailleurs : « [...] le doute habitera désormais la croyance pour la laver de la facile adhérence, non par tiédeur d’engagement, mais pour la garder à l’épreuve, le négatif habitant désormais la foi, de plein droit, au lieu qu’on soit à penser la foi comme victoire sur le négatif. » Et pour conclure : « Ce qui ‘fait l’homme’ est d’avoir fait entrer de l’incommensurable dans le monde, sans qu’il vienne d’un autre monde ». Pariez sur l’incommensurable, vous êtes embarqués !

 

François Jullien, Moïse ou la Chine, Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu, éditions de l’Observatoire

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