Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Le sang du poète

Publié par olivier rachet sur 13 Mars 2022, 16:04pm

   Le dernier roman de Jean-Jacques Schuhl, Les apparitions, est un manuel de survie à l’usage de ceux qui ne se sentent jamais en règle, mais aussi un manifeste poétique exhibant ce « point où perception et imagination se confondent ». Savoir qu’il est aussi question d’une attaque d’hypoxie n’intéressera pour l’heure que les hypocondriaques ! Dès les premières pages, l’auteur, qui avouons-le est au mieux de sa forme, se retrouve sous les traits d’un autoportrait de Dürer : « visage incomplet, en cours d’effacement, me rapprochant ainsi de l’Homme invisible que je me sens être parfois, outsider silencieux en bout de table ». Cet homme aime pratiquer le jeu des apparitions consistant à jeter la lumière crue d’une lampe sur la page d’un magazine afin que se superpose une image, par exemple celle du président Mao, à une autre, en l’occurrence ici celle d’une playmate. « Je vis dans les apparences et les surfaces », commente le narrateur, laissant, dans un esprit surréaliste des plus sérieux, la part belle au hasard objectif, à l’imprévu, c’est-à-dire à l’instant présent, là où l’on ne vit plus désormais que dans le regard inquisiteur des autres ; miroir, mon beau miroir, dis-moi donc que je suis le plus beau spécimen des réseaux asociaux ! « Je ne cherchais pas d’histoires, ce que je cherchais c’était l’immédiateté. Mais aujourd’hui où est-elle ? se demande Schuhl qui ajoute quelques pages plus loin cette réflexion implacable : « [...] l’aventure n’est plus au rendez-vous, le hasard n’est plus de la partie – tout est affaire d’information, communication, exécution, et j’aime autant me prendre pour un autre quelqu’un d’autre ». Dont acte. On le suit volontiers dans cette entreprise de déprise et de dépossession toute magique !

   Se prendre pour un autre, c’est à l’image de l’apparition de Welles dans Le troisième homme de Carol Reed, accorder autant de place à l’invisible, c’est-à-dire à son ombre, qu’à l’exposition en pleine lumière de ce qui n’intéresse au final que ces individus mortifères devenus œil de flic ! La police est partout, semble nous suggérer ce roman, et notamment dans l’activation technique de tous les mécanismes vous assignant à un lieu, une place et une identité toujours fixe, fût-elle d’ailleurs la plus marginale en apparence. En apparence seulement, car ce qui s’enferme dans quelque assignation identitaire que ce soit, est déjà au service de la police. Oisive jeunesse à tout asservie ! Citant les propos du psychanalyste Otto Rank à propos de certaines ethnies africaines, le narrateur enchaîne en affirmant que « l’ombre c’est l’âme, une personne sans ombre a perdu son âme, autant dire qu’aujourd’hui avec la technologie, la perte du secret et du mystère, la surexposition, elle s’est perdue. »

   L’hémorragie interne dont a été victime l’auteur, un soir de novembre 2020, qui reste au centre du roman, donnant lieu à une série de cinq apparitions fantasmatiques – « Des morceaux de réalité autonome dans un temps disjoint » –, est alors l’occasion de proposer au lecteur un manifeste ou une apologie de la transfusion poétique, inséparable pour Schuhl de tout acte de création digne de ce nom. Le sang du poète se transfuse, comme l’aurait écrit Cocteau auquel l’auteur emboîte le pas en assimilant l’acte poétique à une pratique magique proche de l’envoûtement. « J’avais toujours cherché, j’y suis parfois parvenu, à écrire avec l’encre des autres, par transfusion du style, esprit d’autres écrivains, citation, plagiat, ‘collage’ de coupures de presse de l’AFP, AP, Reuters... », et l’on se saurait trop conseiller au lecteur de lire les deux premiers textes magnifiques de l’auteur, Rose poussière et Télex N°1 pour mesurer l’inanité de la production romanesque contemporaine. À voir ce dont l’esprit se contente, on mesure l’étendue de sa perte. Bonjour Hegel, salutations à mon ami Guillaume Basquin au passage dont vous pouvez lire L’Histoire splendide et l’essai Jean-Jacques Schuhl, Du dandysme en littérature, sans transition autre que le plaisir de la bifurcation et du court-circuit. CUT UP. « M’effacer, être vide, disparaître, j’y éprouve un plaisir, même un petit vertige : le monde moins moi, les mots sans moi mais tout de même par moi ». Avouez que sans cette opération de magie noire et cette épreuve d’exorcisme incantatoire, l’art nous ennuie profondément ! Merci monsieur Schuhl !

 

Jean-Jacques Schuhl, Les apparitions, éditions Gallimard, Collection « L’infini »

Le sang du poète
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents