C’est une éducation sentimentale que nous raconte Bret Easton Ellis dans son dernier roman-fleuve Les Éclats, replongeant le lecteur dans les années 80 qui constituaient la toile de fond de son premier roman Moins que zéro. Le narrateur prénommé Bret entre dans sa dernière année de lycée, dans l’établissement privé et huppé de Buckley sur la Côte Ouest. Il flirte avec sa petite amie Debbie et découvre, notamment avec le père de cette dernière, son homosexualité. L’arrivée d’un nouvel élève – archange sorti tout droit du Théorème de Pasolini –, va venir chambouler l’existence désinvolte d’un groupe d’amis qui vit ici ses plus belles dernières années d’insouciance. « JE ME SUIS RENDU COMPTE, IL Y A BIEN DES ANNÉES, qu’un livre, un roman, est un rêve qui exige d’être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux », écrit le narrateur dès la première page. Un rêve ou bien un cauchemar tant l’adieu à l’adolescence se greffe ici sur une intrigue multipliant les meurtres en série, les sacrifices d’animaux ou les appels anonymes qui terrorisent. Une menace omniprésente plane sur L.A, mais on pouvait alors brûler de la pellicule pour s’en détourner : « Les films étaient une religion à cette époque-là, ils pouvaient vous transformer, altérer votre perception, vous pouviez vous élever vers l’écran et partager un instant de transcendance, toutes les déceptions et les peurs seraient effacées pendant quelques heures dans cette église (...) », écrit le narrateur à propos du visionnage de Shining de Stanley Kubrick. Les adolescents dont il est question aiment la défonce et le sexe qu’ils vivent encore sur le mode de la dépense improductive. Les premiers éclats résident aussi dans les regards croisés de ces garçons qui portent en eux le miracle illusoire de pouvoir changer votre vie : « Ryan était éclairé à contre-jour, une ombre à peine dessinée devant le bleu éclatant de la piscine et le rose mouvant du ciel, en conversation avec Thom Wright et Jeff Taylor », et l’on songe souvent aux tableaux de David Hockney qui sont la preuve vivante en peinture des effets de la contingence qui irradie chacun de vos nerfs. « J’étais indifférent à tout, écrit ailleurs l’auteur, sauf à cet éclair de nudité dans une suite d’hôtel anonyme ».
La conscience historique et donc politique du monde est alors remplacée par un sentiment de torpeur qui gagne tous les personnages et qui reste, pour un narrateur quelque peu vigie, emblématique des années Reagan : « Le fait que Ronald Reagan était président ne signifiait pratiquement rien pour nous – s’il représentait quoi que ce soit, comme le prétendu racisme du Jonathan Club, c’était une sorte de plaisanterie, absurde, rien à prendre au sérieux, parce que c’était tellement abstrait, mais, bien sûr, nous pouvions nous permettre de tout regarder à travers le prisme de la torpeur. » L’intrigue qui ne déparerait pas dans un roman de James Ellroy est sans doute l’une des plus réussies de l’auteur tant les livres antérieurs apparaissent ici comme les esquisses de ce récit des illusions perdues et de ce crime sanglant qu’est l’entrée dans l’âge adulte. Il y a comme dans le film de Tarantino Once upon a time in Hollywood une mise en abyme désinvolte et salutaire de ce qu’a été à la fois l’histoire et les intrigues des romans précédents qui sont ici réécrits dans l’encre de la subversion de ce que l’on a pu produire soi-même. Tout au long du récit, le narrateur distille toutes sortes de dérèglements qui passeraient presque inaperçus : cris de coyotes, chat égorgé ou éventré, ombres inquiétantes, violations de domicile, filatures incertaines. Il arrive à semer le trouble concernant les connivences qui pourraient exister entre le protagoniste Bret et le tueur en série, dont on se demande s’il ne s’agit pas plutôt de la résurgence d’une secte dirigée par un Charles Manson masqué, rebaptisé ici le Trawler. Rien de nouveau peut-être sous le soleil de la construction romanesque, si ce n’est que lorsque l’on a été un lecteur assidu d’Ellis, on ne peut qu’être ému par les jeux d’échos qui se tissent entre les différents romans de l’auteur et des pages à la mélancolie toute proustienne où affleure le regret inconsolable des amours définitivement perdues. « Je ne sais pas pourquoi j’ai été autant blessé par cette nouvelle, écrit au final le narrateur à propos de son ancien ami Ryan et de son partenaire, – il s’était passé près de quarante ans depuis que nous nous étions embrassés –, pourtant j’ai quitté la fête immédiatement après cette conversation et j’ai roulé dans les rues de la ville, comme j’avais l’habitude de le faire les nuits où j’étais triste quand j’avais dix- sept ans à l’automne 1981. » Et c’est encore cela la littérature !
Bret Easton Ellis, Les Éclats, éditions Robert Laffont
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