On aime souvent détester Christine Angot, toujours pour de mauvaises raisons. Face au naufrage d’un champ littéraire incapable désormais de distinguer le vrai du faux, soumis à une doxa dont l’humanisme béatement anachronique prête à sourire, l’écriture d’Angot résiste. D’aucuns lui reprochent sa platitude ; on en apprécie sa simplicité rigoureuse et, disons-le, son classicisme. Un incipit parle souvent pour lui-même, et l’aphorisme sur lequel débute Je change de nom coiffe au poteau la plupart des autres romans dont se gargarisent des journalistes littéraires dont la cécité auditive devient pathologique. Écoutez donc, on croirait entendre du Lao Tseu ou du Clausewitz :
« Il faut connaître le nom de son ennemi, et peut-être que, pour le connaître, il faut le porter ».
On se souvient que pour Stendhal, la phrase parfaite se serait peut-être rencontrée dans le Code pénal : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Or, avec son dernier roman, Angot rivalise, ou plus exactement, entre en conflit avec le caractère implacable de la loi dont elle décortique les rouages et analyse l’impensé. Angot a lu les structuralistes, connaît Lacan sur le bout des doigts et sait que l’inconscient administratif aussi est structuré comme un langage. Le verdict qu’elle porte sur le système patriarcal dépossédant les femmes de leur sujet propre et leur déniant une forme d’existence juridique égale à celle des hommes est lui aussi implacable.
« Femmes, soyez soumises à vos maris ! », ironisait déjà Voltaire au siècle des Lumières. Or, dans la première partie d’un roman bref et dense à la fois, la narratrice se situe dans une lignée de femmes soumises à une loi matrimoniale, c’est-à-dire patriarcale, excluant un enfant né en dehors du mariage de la filiation. Tel est le destin d’Augustine, la grand-mère, dont la mère après avoir été engrossée par un propriétaire terrien fut chassée du domaine dans lequel elle travaillait. Son futur époux, Henri Sigoigne, reconnut l’enfant auquel il donna son nom. Augustine, de son côté, épouse de Joseph, tomba enceinte d’un homme de passage, alors que son mari se trouvait depuis plusieurs années à Alexandrie. L’enfant fut prénommée Edith, mais le nom du père lui fut refusé.
« Le patriarcat était organisé de façon à bloquer la reconnaissance, non seulement, des enfants conçus par un homme et une femme non mariés ensemble, quand l’un des deux était marié avec une tierce personne…
[…]
En revanche, la reconnaissance d’un enfant conçu par un homme et une femme qui n’étaient pas mariés ensemble, et qui l’étaient chacun de leur côté, l’un et l’autre. Là, était totalement bloquée. Le cas était beaucoup plus difficile ».
Arrêt sur la syntaxe qu’une intelligence artificielle trouverait sans doute défaillante. Le propos, on disait jadis la trame textuelle, n’est pas décousu, mais déchiré. La loi s’immisce dans l’existence des femmes comme un couteau. Gageons qu’une Annie Ernaux aurait su expliquer à ses élèves la puissance de l’anacoluthe. Quand l’existence est empêchée, faut-il s’étonner que la syntaxe elle-même soit entravée ? Sans doute est-il plus facile de se gargariser de styles néo-baroques au gongorisme flasque que de ces précisions chirurgicales…
Puis, le récit familialiste, net et précis, cède le pas au motif, dont il faudrait à la fois entendre la dimension picturale et juridique, pour ne pas dire policière, qui concentre toute l’attention de la romancière : celui de l’inceste. Angot n’écrit jamais le même livre, mais aborde ce sujet sous des angles toujours différents. Là réside encore la puissance de la littérature, dans cette capacité à varier les focales, à diffracter les points de vue. Les lecteurs d’Angot se souviennent des conditions déjà relatées dans lesquelles la mère de l’auteur, Rachel Schwartz, obtint du père qu’il acceptât de donner son nom, Angot, à une fille qu’il ne daignait pas reconnaître. De là naît l’infamie, de là naît l’inceste porté par un ressentiment inouï et l’arrogance d’un sentiment de supériorité masculine dont de rares auteures savent aujourd’hui témoigner. On songe à un autre roman qui fera date, celui de Darrieusecq, Fabriquer une femme.
Les mots se font de plus en plus précis. On soulignait la force de l’incipit. On admire le choix d’un simple mot dont la connotation commerciale et esclavagiste, sonne juste à nos oreilles : celui de « troc ». Le père, en donnant son nom et en recourant conjointement à l’inceste, opère un troc, à l’image de ceux que les marchands d’esclaves pratiquèrent au temps du commerce triangulaire. L’analogie est suggérée habilement, dans la deuxième partie du livre. Elle est, elle aussi, implacable.
« Très peu de temps après, il y a eu un troc. Un troc entre le nouveau nom sur le livret de famille, par lequel il me reconnaissait comme sa fille, et l’inceste, par lequel il vidait la procédure de son sens, et m’arrachait ce nom qui devait m’intégrer dans la normalité, et la respectabilité, comme tous les enfants de couples mariés.
[…]
La réalité était contredite par le troc entre l’inceste et le nom.
Ça, personne n’y avait pensé, à cette éventualité. À cette manipulation. Personne n’y pensait jamais.
Qu’on pouvait se jouer des gens et s’en moquer officiellement avec le concours de l’administration. Que tout avait un prix, que tout se payait, que personne ne donnait rien sans obtenir quelque chose en échange, et que rien n’était gratuit en droit de la famille ».
La dernière partie du roman revient sur l’épisode autour duquel s’organise le film documentaire réalisé par Angot en 2024, Une famille. Accompagnée d’une amie, celle-ci rend visite à sa belle-mère pour opérer une confrontation, tenter de comprendre les mécanismes du déni et ce continent à la dérive que représente l’oubli ou l’amnésie. Sentiments aggravés par la tactique indigne, que tout avocat connaît sur le bout des doigts, à l’instar de toutes les victimes de pervers narcissiques qui, un jour ou l’autre, ont réussi à nous faire chavirer : l’inversion de culpabilité. Ce n’est pas seulement que la meilleure défense serait l’attaque ; c’est que l’attaque, frontale ou pernicieuse, est permanente. Après qu’une discussion eut pu avoir lieu, Angot est convoquée au tribunal pour violation de domicile. Là aussi, les paroles de la narratrice face au juge sont implacables :
« Je ne comprends pas comment il peut y avoir un tel fossé, entre les annonces du gouvernement pour convaincre les victimes de parler, et ma situation, dans ce tribunal où on m’accuse d’avoir ouvert une porte, fermée depuis quarante ans sur le silence, à moins que le gouvernement pense que ce genre de conversations peut se tenir tranquillement pour la victime, et de bon gré pour les gens qui protègent le violeur, sachant que leur respectabilité est indexée sur la sienne. Donc, moi, ce que j’ai à dire, là, c’est l’inversion de culpabilité à laquelle j’assiste ».
Nous citions Stendhal, en ouverture de cette chronique. N’entendrait-on pas Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir, prenant à partie ses jurés ?
Reste la question centrale du livre, celle du nom. Celui de la mère qu’après une simple démarche administrative, Angot recouvre. Le récit familial de départ prend alors tout son sens. Comme avec l’Ancien Testament, il s’agit de renouer avec le Nom, avec une lignée qui annihile le nom du père, tout en en retrouvant paradoxalement l’essence : Schwart succède à Angot, mais le nom du peuple des fils d’Israël lui survit. Avec Je change de nom, Angot accomplit sa sortie d’Égypte et tient tête à son époque.
« Condamnez-vous le 7 octobre-Non. C’est une phrase de salaud ».
Christine Angot, Je change de nom, éditions Flammarion
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