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Nos ancêtres, les animaux

Publié par olivier rachet sur 15 Novembre 2016, 14:38pm

      Pour qui n’aurait pas encore découvert l’univers de l’un des plus grands écrivains français vivants, on conseillera la lecture des entretiens que Pierre Guyotat accorde à Donatien Grau dans un livre intitulé Humains par hasard. L’auteur revient sur l’une des clés de sa création : la composition de figures romanesques, quasi mythologiques, placées sous le signe de la misère prostitutionnelle. Rappelons que Guyotat fit, dans les années 70, une entrée fracassante en littérature en publiant Tombeau pour 500 000 soldats, puis Eden, Eden, Eden, romans dont la langue était poussée jusque dans ses plus obscurs retranchements, jusqu’à la limite du dicible et du descriptible, caractéristique de l’avant-garde de l’époque. Il serait temps de redécouvrir les expérimentations menées, dans ces années post-structuralistes, dans le sillage de la revue Tel Quel, et de se plonger dans la lecture de Carrousels de Jacques Henric ou de Drame de Sollers pour mesurer l’inanité d’une grande partie de la littérature actuelle.

      Profondément marqué par la guerre d’Algérie, Guyotat n’a eu de cesse, depuis une cinquantaine d’années, de donner forme, dans un souci tout sauf naturaliste, à la conscience qui était la sienne de la mise à l’écart d’une partie non négligeable de l’humanité. Ouvriers, immigrés, marginaux, déviants de toute sorte, putains exclus de la représentation nationale, qui se targue fièrement d’être républicaine. Or une organisation sociale, quelle qu’elle fût, qui ne prend justement pas en compte toute l’humanité dans sa dysharmonie relève du totalitarisme. Et le romancier d’égrener la violence de répressions républicaines dont le processus est « assez proche du fanatisme ». La République naissante écrasera la Commune de Paris, en 1871; tout comme la République renaissante orchestrera un certain 8 mai 1945 le massacre de Sétif, en Algérie.

       Loin de revendiquer quelque forme d’anarchisme que ce soit, Pierre Guyotat serait davantage à situer dans une tradition d’écrivains humanistes et paradoxalement chrétiens dont le parangon pourrait être le marquis de Sade. Chrétien non dans le sens d’une perpétuation des évangiles mais comme pourfendeur des hypocrisies et comme celui qui prolonge l’enseignement d’un amour de tous les prochains. La figure du Christ dans l’abandon et le sacrifice qui le caractérisent serait moins l’incarnation de la divinité que la figuration d’une communauté humaine prostitutionnelle qui n’exclurait aucune de ses marges. « La République est une dynastie de l’idée. Or l’homme a apparemment encore besoin d’images, de figure symbolique ».

       Le « putain » et l’animal représentent pour l’auteur de Progénitures et de Joyeux animaux de la misère les figures les mieux à même de définir l’humanité dans les images de rebut dont on ne cesse de l’affubler. On? les sciences sociales, les intellectuels dogmatiques, les mondains, les journalistes, les petits clercs d’hier et d’aujourd’hui. Putain et animal, ces déchets de l’humanité que l’on persiste à nommer immigrés, homosexuels, marginaux, voyous, terroristes. Figures prostitutionnelles dont la valeur d’échange cautionne les prises de position dogmatiques, les prêches moralisateurs, les discours républicains défendant les seules valeurs qui soient, celles qui accordent toute leur dignité à ceux qui en arborent les signes extérieurs de respectabilité. Vous l’aurez compris, Pierre Guyotat peut être considéré parfois comme un auteur irrespectable mais le bordel littéraire qui est le sien rend à tous ceux qui en sont dépossédés une grandeur misérable; en ce sens que la misère que Donatien Grau définit comme un « état de suspension de la morale » prend le contre-pied de tous les cirques ambulants prêchant les valeurs du bien et du mal.

       Par-delà bien et mal ou pour en finir avec le jugement de Dieu. C’est au choix.

  Pierre Guyotat, Humains par hasard, Entretiens avec Donatien Grau,             Editions Gallimard, collection « Arcades ». 

Nos ancêtres, les animaux

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