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Blog littéraire.


À bas le système !

Publié par olivier rachet sur 24 Mars 2022, 12:56pm

   Sait-on au juste les implications de la pensée cybernétique, non seulement sur nos vies mais aussi sur nos représentations ? C’est ce à quoi s’est attaqué il y a une quinzaine d’années la professeur en sociologie Céline Lafontaine dans son essai L’empire cybernétique, Des machines à penser à la pensée machine. « Forgé à partir du mot grec kubernetes, désignant à l’origine le ‘pilote’ d’un navire, le terme cybernétique a été officiellement adopté en 1949 par les organisateurs des conférences Macy ». Voilà pour les commencements. L’auteur revient d’entrée de jeu sur les origines militaires bien connues de cette théorie qui, apparue aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et de l’effondrement des idéaux humanistes, repose sur ce lien indéfectible entre le soldat et l’avion qu’il pilote. On se souvient des kamikazes japonais faisant corps avec leur machine jusqu’au sacrifice de l’homme et de l’appareil. Apothéose sur laquelle s’ouvrit le XXIe siècle avec les attentats du World Trade Center. « Malgré son apparente nouveauté, écrit Lafontaine, le concept de cyborg est un pur produit de l’imaginaire militaire. [...] Pilote, marine ou fantassin, le soldat devient, au cours de la Seconde Guerre mondiale, le premier modèle du cyborg. Enserré dans une lourde artillerie technique, son corps fait ni plus ni moins partie de l’armement ». On voit ici poindre le résistible devenir-prothétique de nos corps dépressifs. Les recherches en balistique, nous explique l’essayiste, furent aussi à la base de l’invention de l’ordinateur et des systèmes informatiques auxquels nous ne comprenons pratiquement rien.

   Avec la montée en puissance exponentielle des outils informationnels et communicationnels, la machine s’est ontologisée ou pour le dire autrement, l’intériorité subjective de ces atomes appelés hommes s’est peu à peu désanthropologisée. « Reliée au second principe de la thermodynamique, l’information est un facteur d’ordre permettant le contrôle par quantification. [...] De simple moyen, l’information devient avec la cybernétique une véritable fin en soi ». Et c’est notamment grâce à la notion de mémoire conçue, non en termes d’intériorité psychique, mais de capacité de stockage que la cybernétique étend son empire. « La dévalorisation de l’être humain consécutive à la Seconde Guerre mondiale conduit donc, par un curieux détour, à une survalorisation de la raison tout en la dissociant de la subjectivité humaine. Devenue pur processus informationnel, la raison peut alors s’incarner dans une machine où aucune limite biologique ou affective ne vient l’entraver ». Allez comprendre quoi que ce soit désormais à la « mémoire involontaire » et sensible de Proust quand le seul biscuit dont vos sens se souviennent se réduit à un logo ou je ne sais quelle marque publicitaire !

   Là où l’essai de Lafontaine tourne parfois au réquisitoire est lorsqu’elle traque les différentes formes de connivence que prend la pensée cybernétique avec les théories structuralistes ou les philosophies de la « déconstruction » qu’elle aborde parfois avec l’absence de nuance qui caractérise la pensée anglo-saxonne. S’il est vrai que pour Lévi-Strauss, l’inconscient se forme à partir des structures sociales ou qu’il est, chez Lacan, structuré comme un langage, il n’en demeure pas moins qu’il est difficile de réduire ces pensées à la disparition complète de toute forme de subjectivité ou à cette « mort de l’homme » analysée par Foucault. Parler d’une « colonisation » de la subjectivité par la cybernétique n’est pas dépourvue de raison, mais reste, sans doute, excessif. « Alors que ‘l’inconscient freudien est un inconscient psychique, dynamique et affectif’, mû tout entier par la pulsion, celui de Lacan prendra la forme d’une structure langagière extérieure à toute réalité physiologique. [...] L’inconscient passe ainsi du statut de refuge psychique pulsionnel à celui d’un lieu vide uniquement destiné aux échanges symboliques ». Plus convaincante sans doute, car aussi plus proche de nous, la convergence que pointe l’auteur entre la cybernétique et l’économie néo-libérale, entendue comme un système auto-organisateur et autorégulé, d’une part, et la biologie moléculaire réduisant l’humain à une série d’informations complexes, d’autre part, signe sans nul doute la définitive emprise du modèle informationnel sur nos vies. Lesquelles vies seront bientôt réduites à de simples données numériques permettant tout autant de tracer chacun de nos gestes que de traquer en nous toute forme de déviance, à commencer par les symptômes de mauvaise santé ! « La réduction de l’humain à une série d’informations complexes, voilà donc la principale conséquence de l’emprise du modèle informationnel sur les sciences de la vie », conclut l’auteur. Homme-machine ou mettre à bas le système ?

 

Cécile Lafontaine, L’empire cybernétique, Des machines à penser à la pensée machine, éditions du Seuil

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