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Blog littéraire.


Ce que les femmes font à la poésie

Publié par olivier rachet sur 28 Mars 2022, 22:49pm

    C’est une romance que publie Liliane Giraudon sous le titre de Polyphonie Penthésilée, là où les hommes sans doute auraient conçu une épopée ou un récit héroïque. Une romance tout d’abord placée sous le signe de la polyphonie énonciative : « les langues / agencements collectifs d’énonciation ». Pas de singularité virile, mais une multiplicité accueillant tous les idiolectes, tous les sabirs. La poésie pour l’auteure ne peut se satisfaire ni d’un lyrisme incantatoire ni d’une glorification épique. Seuls les hommes croient peut-être encore à l’identité guerrière et belliqueuse, à l’unicité du mot d’ordre, à l’injonction implacable ; qu’elle fût celle du soldat assassin ou de l’amant éconduit : « désormais nous aurons / notre cascadeur du cul conjugal / un lyrisme objectif n’empâte pas la bouche ». À travers cette plurivocité de voix – celle de l’amante, de la mère, de la petite fille, de l’auteure –, Liliane Giraudon fait tout d’abord entendre la permanence du sang ; couleur rouge sang de la robe de madame Cézanne par exemple : « elle dit que Cézanne disait / qu’il était seul à savoir faire un rouge / de cette façon y ajoutant / le miel et la prière ». Rouge sang, périodicité cyclique de la Nature que les hommes sans doute méconnaissent. Un écoulement de la mort en vie qui induit une prose poétique fragmentée : « je veux dire / le cours du monde et pas / les évènements ». Le cours du monde, c’est l’éternel retour du sang, celui de la naissance et de la mort. Qui en aurait un tant soit peu conscience ne hisserait plus l’évènement triomphant de la guerre sur les hauteurs de la mémoire ! Les hommes n’aiment-ils pas la guerre par ignorance de cette permanence du sang ? « ce transitoire du poème / manière autre de ranimer / toutes les vies flinguées / puisque coule à flots / noirâtres partout le sang ».

    Que font alors les femmes à la poésie, comme l’indique le titre de l’une des cinq parties de cette romance ? Elles s’affranchissent de la mainmise des hommes sur leur corps et telle l’amazone Penthésilée, elles recherchent cet impensable équilibre entre l’amour et le nécessaire combat. Elles ne séparent pas la conquête active de l’abandon voluptueux : « ce que les femmes font à la poésie / pourrait alors se renverser / en ce qu’il est advenu d’elles / contrôle des corps / comme des manuscrits / journaux intimes et lettres privées ». Elles retrouvent le lyrisme des troubadours et des poètes arabo-andalous. Elles jouissent dans et par la langue : « les femmes tout autrement / nous choisirons une trame staccato / par exemple celle des entrailles / incessante lecture / tiens-toi droite et n’oublie pas de fermer la porte ». À la prose verticale des hommes ou du principe masculin va s’opposer la prose horizontale des femmes, non celle des femmes fantasmées par leurs pères et leurs fils, mais celle de l’absence de triomphe : « hommes pleins d’hommes / une poésie patriarcale bien verticale / manifestes comiquement phalliques / à nous le fatras / la prose horizontale ».

    Mais n’allons pas imaginer que la prose poétique de Liliane Giraudon soit une prose « genrée » cherchant à déconstruire je ne sais quelles valeurs ou représentations. Tout au plus, fait-elle signe vers un rapport autre à la langue et au corps, au désir et à la mort. Sans doute être un homme repose-t-il sur l’inacceptation érigée en vertu de la mort, et vous auriez alors raison de rechercher en vous la femme. Reste que cette romance dépasse tout clivage en rappelant la brutalité d’une époque où le basculement dans un contrôle numérique des corps devenu universel ferait bien de nous révolter davantage : « ça s’est fait très vite / personne n’a rien vu venir / paiement sans contact / dialectique de l’arrêt / cadavres brûlés hors funérailles » et de rappeler que chez « Homère epidemios / était le nom donné / pour désigner une guerre civile ». Désormais, comme dans tout combat de coq, il est en effet à craindre que tous les coups soient permis !

 

Liliane Giraudon, Polyphonie Penthésilée, éditions P.O.L

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