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Blog littéraire.


Le saint, le psy et le fou

Publié par olivier rachet sur 28 Avril 2022, 10:10am

    C’est à un double malentendu que s’attaque Jalil Bennani dans son dernier essai, Des Djinns à la psychanalyse, Nouvelle approche des pratiques traditionnelles et contemporaines. Celui tout d’abord persistant qui consiste à refouler des croyances populaires qui, au Maroc, abordent la « folie » ou la déraison sous l’angle de la possession. « Plusieurs termes désignent la folie sous une forme de passivité de l’individu face à une emprise qui le dépasse : mechiar désigne celui qui a été frappé par une force extérieure ; mejnoun, celui qui a été possédé par les djinns ; mehbul, qui a perdu la raison ; mekhalkhal, qui a été secoué ; mejdoub, qui a été ravi, au sens de la transe extatique; meskoun, qui a été habité par un autre être; memlouk, qui a été possédé au sens strict. » Autant de mots pour dire la folie qu’il en existe pour exprimer l’amour ou quasiment désigner Dieu ! Malentendu dont le psychanalyste montre surtout qu’il trouve sa source dans la psychiatrie coloniale qui non seulement tourna le dos à ces croyances, mais inaugura une médicalisation des troubles psychiques devenue aujourd’hui prédominante. Approche qui n’épargna pas, selon l’auteur, une figure aussi iconique que Franz Fanon qu’il situe davantage dans une mouvance de « l’antipsychiatrie postcoloniale » que dans celle de « l’ethnopsychiatrie moderne ». « Ainsi, écrit-il, la psychiatrie coloniale a-t-elle créé une rupture épistémologique dans le champ des croyances. Sous le poids de l’idéologie de cette époque, elle a relégué les traditions populaires et les pratiques non-occidentales au rang de folklore et de pensée inférieure ». Pour autant, l’essai de Jalil Bennani ne relève aucunement du pamphlet ; l’auteur n’ayant de cesse de s’arrimer à sa pratique, citant à l’appui quelques cas pratiques pour illustrer son propos. « J’assiste, commente-t-il, à des transferts de croyance à travers ma position de thérapeute, comme on le ferait vis-à-vis du magicien ou du saint ».

   Mais l’ambition de cet ouvrage me semble aller beaucoup plus loin qu’un simple plaidoyer en faveur d’une reconnaissance des croyances populaires. L’auteur propose ainsi, en des pages souvent éclairantes, une généalogie de ce que fut la médecine arabe, à travers notamment l’exemple des maristanes, premières institutions hospitalières en pays arabo-musulmans qui prospérèrent entre le XIIet le XIIIe siècles. Et de citer l’exemple d’Avicenne ayant été l’un des premiers à expérimenter les bienfaits de la musique en milieu médical : « Grâce au chant et au rythme, elle pouvait apaiser les tensions, atteindre profondément la sensibilité et même déclencher des transes, en vue d’atteindre la guérison dans certains rituels. On appelle aujourd’hui cet usage ‘musicothérapie’ ». Perpétuant, d’autre part, la notion de « double critique » élaborée en son temps par Abdelkébir Khatibi, le psychanalyste s’inscrit dans un mouvement plus général de « décolonisation » des savoirs, entendu non comme une réécriture vindicative, mais comme la prise en considération de pratiques et de connaissances antagonistes qui gagnent désormais moins à être ignorées que confrontées. Contrairement à l’adage colonial selon lequel la « modernité » des savoirs s’opposerait à des « traditions » ancestrales, et donc plus ou moins obscurantistes – préjugé toujours bien ancré dans les discours contemporains relatifs à l’art notamment –, Jalil Bennani plaide pour un dépassement des clivages : « On peut dès lors ne pas opposer les notions de ‘tradition’ et ‘modernité’ mais les articuler en cherchant leur complémentarité. La modernité est un acte de réinterprétation et en tant que telle elle permet de faire que la tradition reste vivante. » Là n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage que de rappeler que nous avons en partage une histoire conflictuelle et qu’au lieu de balayer d’un revers de la main, comme l’auteur de ces lignes le fit bien souvent, la pensée « décoloniale », il est urgent de méditer nos héritages, fussent-ils marqués par l’opposition. Réconcilier le saint, le psy, le médecin et les fous que nous sommes tous plus ou moins !

 

Jalil Bennani, Des Djinns à la psychanalyse, Nouvelle approche des pratiques traditionnelles et contemporaines, éditions Les Presses du réel, Collection « Al Dante » essais

Abbès Saladi, "Couple", 1986, encre et aquarelle sur papier

Abbès Saladi, "Couple", 1986, encre et aquarelle sur papier

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