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Blog littéraire.


Niquer la guerre

Publié par olivier rachet sur 15 Mai 2022, 11:54am

   Alors, un premier jet ? La querelle fait rage chez les admirateurs de Céline dont l’auteur de ces lignes fait partie. Tranchons ! Oui, un premier jet, sans doute, mais spermatique, sauvage, instinctif, grâce auquel on perçoit comment, avec toute la grâce et la virtuosité d’une ballerine, l’auteur de Guerre s’attache à déglinguer la langue, en s’attaquant d’abord à la syntaxe. On mesure, à découvrir non sans fébrilité les premières pages de ce roman que l’on croyait perdu, combien ce tripatouillage – qu’on peut aussi appeler style, si celui-ci consiste à dégommer et tripoter dans un même geste rageur et jouissif la langue –, est à la mesure de la déflagration produite par l’expérience de la guerre de 14. Ou comment les tirs de mitraille ont sans doute décidé d’une vocation d’écrivain. L’expérience de la guerre commence par foudroyer la tête, l’ouïe et ce qui reste d’âme au personnage de Ferdinand : « J’ai attrapé la guerre dans ma tête, écrit-il d’emblée. Elle est enfermée dans ma tête ». Après sa blessure et avoir perdu connaissance, voilà notre héros réfugié dans une église : « Quand j’ai repris mon espèce d’esprit c’était dans une église, sur un vrai lit. Je me suis réveillé au bruit de mes oreilles encore, et d’un chien que je croyais qui me mangeait le bras gauche ». Nous voici dès l’incipit « dans le cru de la viande » : le personnage se découvre cadavre, à l’image de toutes les gueules cassées victimes de la Première Guerre mondiale. Le roman oppose à la vanité du devoir de mémoire, qui n’est que la perpétuation de la guerre par d’autres moyens, la conscience d’une énorme escroquerie : « À tant d’années passées le souvenir des choses, bien précisément, c’est un effort. Ce que les gens ont dit c’est presque tourné des mensonges. Faut se méfier. C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie ».

    C’est alors que s’écroulent tour à tour l’idéalisme foireux et l’humanisme auquel on pense encore parfois se raccrocher, comme on se raccrocherait à une branche morte : « Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités ». Aux oubliettes aussi la veulerie petite-bourgeoise incarnée par les parents du narrateur qui, dans l’une des scènes les plus haineuses du roman, en prennent pour leur grade. Un honneur d’être blessé à la guerre, vraiment ? Peu importe de savoir la destinée que Céline attribuait à ces pages, l’essentiel est là dans cet instinct de survie qui l’anime, dans et par la langue, c’est-à-dire dans la chair et par le sexe. En lointain écho au Voyage au bout de la nuit où le narrateur prétend que l’ « on est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté », les parents sont taxés de « puceaux » et participent, par leur conformisme et leur cupidité, à la laideur du monde : « C’est l’instinct qui trompe pas contre la mocherie des hommes, écrit en contrepoint le narrateur. Fini de rigoler. On compte ses balles ». Si la guerre est un dépucelage, alors il ne reste qu’à la niquer ! Beaucoup feignent de s’étonner du caractère pornographique de ce roman, mais c’est qu’ils ne voient pas qu’un même instinct bestial anime ceux qui envoient les soldats à l’abattoir et ceux qui ne peuvent résister à l’appel de la chair. Similarité qui ne vaut évidemment pas équivalence. Pour s’en convaincre, il faudrait passer en revue les différents portraits féminins du livre : de l’infirmière L’Espinasse qui répond au doux prénom d’Aline et dont le patronyme se prête sans doute à de nombreuses équivoques (j’y vois pour ma part un lointain souvenir du personnage de Julie de Lespinasse dans Le Rêve de d’Alembert de Diderot), à la femme de Bébert / Cascade, Angèle, prostituée sublime qui ne s’en laisse pas conter : « La voilà donc ici débarquée son Angèle sans avertir un matin dans la salle Saint-Gonzef. Il m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste ».

   Le miracle de ce livre est qu’il porte en germes d’autres romans à venir : La Volonté du roi Krogold auquel il est fait allusion dans les délires de Ferdinand qui ponctuent Guerre. Londres aussi, dont la publication est annoncée pour l’automne comme une autre promesse de bonheur : « Y a des sentiments qu’on a tort de pas insister, ils rénoveraient le monde je le dis. On est victime des préjugés. On n’ose pas, on n’ose pas dire Embrasse-la ! Ça dit tout pourtant, ça dit le bonheur du monde », écrit le narrateur à propos d’Angèle et du major Cecil B. Purcell K.B.B que l’on retrouvera dans de prochaines aventures. Qu’un auteur tel que Céline puisse continuer à publier des romans posthumes devrait inciter tout un chacun à réfléchir un peu plus sérieusement aux pouvoirs de la littérature...

 

Louis-Ferdinand Céline, Guerre, éditions Gallimard

Crédit photo : Mohamed El Baz, "Never Basta 06", photographie 220 x 110 cm, 2013, "Bricoler l'incurable"

Crédit photo : Mohamed El Baz, "Never Basta 06", photographie 220 x 110 cm, 2013, "Bricoler l'incurable"

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