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Blog littéraire.


Brut

Publié par olivier rachet sur 24 Juin 2022, 07:59am

   « La culture, c’est l’ordre, c’est le mot d’ordre. C’est librement consenti que l’ordre est le plus débilitant. » L’édition augmentée de l’essai de Jean Dubuffet que republient aujourd’hui les éditions P.O.L n’y va pas de main morte. Pour ceux qui confondraient encore art brut et art naïf, les idées devraient se clarifier un peu. Cette attaque en règle de la culture, qui date de 1968, s’inscrit dans la droite ligne des avant-gardes de la première moitié du XXe siècle ayant fustigé, avec les dadaïstes et les surréalistes, tous les avatars d’un art officiel ou académique. Dès les années 40, Dubuffet leur emboîte le pas et, avec une certaine forme de prescience, pressent l’avènement d’une mainmise du politique sur le culturel qui triomphera en France dans les années 1980, avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir : « Les organismes de propagande culturelle constituent le corps occulte des polices d’État ; elles sont la police de charme. » Qu’oppose alors Dubuffet à cet accaparement ? La singularité et la spontanéité, perpétuant en cela les « primitivismes » qui l’ont précédé. « Car la vie – ce que nous appelons la vie – est proprement l’individuation », « C’est le propre de la culture de ne pouvoir supporter les papillons qui volent. Elle n’a de cesse qu’elle les ait immobilisés et étiquetés. »

    Pourquoi cette attaque en règle frappe-t-elle encore aujourd’hui ? Sans doute en raison de la méfiance à l’égard d’un idiolecte, pour ne pas parler d’idiotisme, propre au monde culturel et à celui de la critique d’art en particulier. À l’inflation des -ismes ont succédé sans doute des concepts plus élaborés, mais au final, un même champ lexical fait toujours main basse sur la culture et l’écriture de l’art. « Le vocabulaire, écrit Dubuffet, grand recours de la culture, est l’ennemi de la pensée [...] N’est-ce pas plutôt un encombrement pour la pensée qui, ainsi toute peuplée de figures d’emprunt, ne dispose plus d’aucun champ où tracer elle-même des figures? » L’académisme, c’est-à-dire la fossilisation de la pensée, guette à tout moment celui qui fait profession d’écrire. « C’est trop facile de discerner l’académisme cinquante ans plus tard sans discerner cependant celui du moment présent. » La méfiance à l’égard même de l’écrit est tel que Dubuffet va jusqu’à en rejeter la raison d’être, rêvant peut-être d’une langue à forger à mi-chemin des glossolalies d’Artaud ou des fulgurances poétiques de Rimbaud : « Il se pourrait qu’écrire, à cause de la mise en forme que cela implique, entraîne, bien plus que l’expression orale (qui l’entraîne elle-même déjà) un alourdissement, un empêtrement de la pensée, et, en tout cas, une inclination pour celle-ci à entrer dans des moules traditionnels qui l’altèrent. »

   Mais là où sa critique acerbe tape encore dans le mille est lorsque, sur un ton pamphlétaire qui effarouchera les âmes sensibles (sensibles à l’air du temps, aux conventions, à l’étiquette ; s’entend !), celui-ci sape les fondements même de l’ordre social s’autorisant de son accaparement du monde de la culture et des expressions artistiques pour se perpétuer. Plus anarchiste que cette profession de foi en l’art brut, tu meurs : « C’étaient les jésuites autrefois qui frayaient le chemin aux bateaux de guerre, puis aux négriers et comptoirs, c’est maintenant les organisateurs d’expositions d’art qui assument cette tâche. » Faut-il des noms, tourner son regard vers quelque pays du Moyen-Orient ? Inutile, je pense...

 

Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, éditions P.O.L

Chaïbia, "La mariée", huile sur toile, 1988

Chaïbia, "La mariée", huile sur toile, 1988

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