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Blog littéraire.


Si l'ennemi gagne

Publié par olivier rachet sur 12 Juillet 2022, 13:22pm

   Il y eut Florence. La thèse d’histoire de l’art qu’Aby Warburg rédigea après avoir été littéralement ravi par les œuvres de Botticelli et de Piero della Francesca. Moins une révélation, semble avancer Marie de Quatrebarbes dans son superbe livre intitulé sobrement Aby, qu’une faille dans l’espace-temps : le passé se présentant dans toute sa splendeur, son aura et sa nécessité impérieuse d’être protégé par le Temps. De même suggère l’auteure, « [peu] de temps avant de se donner la mort, Walter Benjamin a émis l’hypothèse que le passé, dans certaines circonstances pouvait être mis en péril par le présent : ‘Si l’ennemi gagne, écrit-il, les morts eux-mêmes ne seront pas à l’abri.’ »

   Il y eut quelques années plus tard le projet hors-norme de L’Atlas Mnémosyne rendu justement possible grâce à la « reproductibilité technique » des œuvres d’art diagnostiquée par Benjamin. Car il s’agit bien d’un diagnostic d’un monde en proie à l’inauthentique, à la disparition de l’aura, mais paradoxalement aussi à sa mise en orbite permanente, à sa déréalisation numérique. Nous y sommes. Arraisonnement de la technique, d’un côté ; prolifération pathologique des images, de l’autre. « Il lui faudra du temps, écrit Marie de Quatrebarbes, pour comprendre qu’au-delà des murs de la bibliothèque il y a un monde, connaissable à la mesure de la distance qu’on s’invente pour surmonter la peur de le voir disparaître. » Peur de voir le monde disparaître qui conduisit sans doute Warburg – c’est là l’une des thèses de ce roman à mille lieues du biopic impudique –, à vaciller, à perdre pied, en tentant d’attenter à la vie des siens. L’internement qui s'ensuivit, et que l’auteure tente d’approcher pas à pas, consciente du caractère toujours quelque peu insondable d’une conscience en proie à des démons autant intérieurs que dictés par la folie des temps présents, est au cœur du récit.

   Il y a du Artaud chez Aby Warburg, qui à l’image de l’auteur D’un voyage au pays des Tarahumaras, vécut au Nouveau-Mexique en présence d’Amérindiens anasazis une expérience fondatrice de toute l’œuvre à venir. Une image l’arrête : celle d’un homme se tenant debout face à des maisons troglodytiques antédiluviennes. « Aby est aimanté par l’écart qui subsiste entre le corps temporel de l’Amérindien et la permanence du village qui se dresse derrière lui. Pendant des centaines d’années, il a survécu aux massacres. Ses habitants ne sont plus là pour le voir, mais leur fils leur survit, dépositaire de leur mémoire. Il se tient au-dessus de la faille et quelque chose, dans son maintien, sauve ses ancêtres de l’oubli. » Ainsi se tient Aby Warburg devant toute l’histoire de l’art occidentale dont il a accumulé tout au long de sa vie les reproductions, notamment sous forme de cartes postales. Une histoire monumentale que d’aucuns, pétris d’un ressentiment certain, souhaiteraient aujourd’hui voir détruite, ou pour le dire avec les mots de l’idéologie du jour « déconstruite » ; c’est-à-dire, détruite ! « Aby a construit sa bibliothèque sur une torsion de l’âme, écrit l’auteure, la faille dans le rocher où s’érige le village pueblo, en lutte perpétuelle contre le chaos, et jusqu’à sa mort, qui viendra bien assez vite, il l’habitera en troglodyte [...] ».

   Si ce roman séduit autant, c’est qu’il capte, non seulement le délire paranoïaque d’un homme, mais le dérèglement en cours d’une société du spectacle en train de s’ériger, dans l’affirmation d’une force de possession par les images à laquelle nous sommes toujours en proie : « [...] ou un insecte lui fait des signes, ou il y a un cadavre dans la tente des enfants, ou il a été assassiné par les médecins, ou son frère Félix a été mis à rôtir dans le bâtiment des cellules, ou le livre de Prinzhorn a été fait spécialement pour lui, ou le fils du gardien a été mangé, ou la viande qu’on sert à table est de la chair humaine [...] ». Le délire de persécution des images est sans fin, et nous feignons de ne pas le voir. Il y a dans tout délire d’interprétation une vérité angoissante. Et il fallait démontrer que la démesure qui habita Aby Warburg dans son projet d’Atlas Mnémosyne n’était que l’avers d’une folie devenue aujourd’hui planétaire : l’adoration pathologique d’un flux d’images annihilant toute forme de connaissance ; à mille lieues donc du projet encyclopédique d’Aby auquel Marie de Quatrebarbes rend sans doute le plus bel des hommages.

 

Marie de Quatrebarbes, Aby, éditions P.O.L

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