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Blog littéraire.


Vider des coffres

Publié par olivier rachet sur 4 Septembre 2022, 09:29am

   De la paresse en littérature. Le dernier roman de Yannick Haenel, Le Trésorier-payeur, en dépit des cinquante dernières pages assez virtuoses, déçoit et ennuie. L’auteur a beau jeu de fustiger le naturalisme déprimé d’un Houellebecq, il ne lui oppose qu’une autre forme de naturalisme plus délurée peut-être, plus épiphanique sans doute. En dépit de son aspect faussement subversif – car il n’y a de subversion en littérature que par et dans la langue comme le montre admirablement le dernier roman publié de Céline, Guerre –, le roman se contente sur plus de 400 pages de ne défendre qu’une thèse, empruntée à Georges Bataille, assimilant l’économie à une « dépense improductive ». Bataille qui donne son nom au héros du livre est un banquier qui, après avoir étudié la philosophie, exerce dans une succursale de la Banque de France, à Béthune. « Comment être anarchiste et travailler dans une banque ? » clame l’éditeur, sans vergogne, sur une quatrième de couverture des plus foireuses. On conseillera à Haenel de lire le dernier essai de Catherine Malabou, Au voleur ! Anarchisme et philosophie, pour comprendre pourquoi il est logiquement absurde de se dire simplement anarchiste. Une déclaration de principe ne suffit pas à faire de moi un génie !

   Le lecteur pourra aussi s’épargner une première partie tombant désespérément à plat dans laquelle Haenel aborde, non sans ironie, le continent de l’art contemporain. C’est lors d’un projet d’exposition que l’auteur découvre en effet l’existence d’un tunnel souterrain reliant la maison dans laquelle vécut le banquier à la salle des coffres de la succursale. Occasion de nous servir ses vieilles lunes concernant la nature forcément sacrificielle de l’œuvre d’art : « Léa pouvait bien être contente : la dépense fonctionnait – un acte sacrificiel avait lieu, invisible, entre les œuvres ; et même si les artistes y avaient contribué, ils n’avaient pu qu’en disposer l’hypothèse silencieuse : la liturgie, quant à elle, s’accomplit sans personne, avec juste une brassée d’herbes qui, en se consumant, rappelle les dieux disparus. » Où l’on voit que la thèse fonctionne décidément à plein régime et ce ne sont pas ces « lambeaux de graisse, œuvre de mounir fatmi » séchant sur un fil qui viendront nous en détourner. Un roman à thèse brille souvent par son artificialité et son solipsisme, pour ne pas dire son narcissisme. Comme souvent, Haenel prête au protagoniste les traits du narrateur lui-même, et qu’un banquier puisse endosser les habits neufs de l’écrivain éternel doit assez flatter l’ego pour ressasser sa conception mystique de la littérature: « Il lui semblait, dans ces moments d’ébullition, que son esprit avait pris la dimension d’une bombe cérébrale ; et que sa tête, en explosant, n’allait plus cesser de libérer des éclairs. Il portait en lui une révélation : elle exigerait bientôt qu’il s’y consacre tout entier, qu’il en déchiffre les nuances, la comprenne et en applique la bonne nouvelle. » Plus ésotérique que ça, tu meurs !

   Le roman revient sur le parcours de ce banquier des pauvres qui vient en aide aux surendettés (on attend le film !), dont l’enfance se passa en Afrique ; au Mali, au Sénégal et au Niger. Occasion pour tout écrivain voulant s’acheter une conscience de faire un détour par Montreuil, qui semble avoir remplacé désormais Saint-Germain des Prés, et de nous offrir une description stéréotypée d’un squat prenant évidemment la forme d’une friche industrielle où perce difficilement la promesse d’une éclaircie. Si je me focalise sur cette description, c’est qu’elle dit tout de cet opportunisme littéraire ayant troqué la vision intérieure dont Haenel continue de se revendiquer pour les clichés de ce que l’on appellera, faute de mieux, l’air du temps : « Effectivement, le quartier semblait anarchique : des tas de pneus s’entassaient dans la rue, avec des carcasses de voitures, du gravois et des montagnes d’électroménager qui rouillait ; on aurait dit une décharge industrielle, un stock de ferrailleurs, un squat à ciel ouvert, sauf que les murets défoncés laissaient apparaître des vergers sauvages, des petits bois, un véritable écrin de verdure qui débordait les parcelles où des caravanes s’étaient établies. » Si vous n’entendez pas la posture rimbaldienne et l’absence totale de prosodie, je ne peux rien pour vous ! On citera un dernier exemple de phrase trahissant l’imposture d’une littérature prenant la pose, fût-elle subversive : « La musique que nous écoutons en voiture nous introduit à la clarté d’un mouvement qui nous soulève jusqu’à la joie car il s’accorde aux battements de notre cœur ; un rideau s’écarte et la nuit se creuse ; c’est ainsi qu’on glisse seul vers le seul [...] ». Nous sommes loin de Bataille, sans doute aux antipodes et ce « [glisser] seul vers le seul » me semble une parfaite définition du roman en train de s’écrire et de l’impasse dans laquelle se trouve l’écriture de Haenel.

   Pourtant, il reste quelques belles pages, assez virtuoses, sur lesquelles se clôt un roman des plus poussifs. Affirmer qu’écrire « c’est vider les coffres » me plaît énormément. Révéler ce hold-up que constitua la naissance de la Banque de France sous Napoléon Bonaparte est un vrai morceau de bravoure. Continuer de démolir le système d’économie capitaliste fondé sur une privatisation des profits et une mutualisation des dettes comme le montrent les crises qui sont au cœur du système spéculatif, sans être nouveau sous le soleil, est toujours bon à prendre : « Le système [...] ne vise qu’à nous maintenir dans une insolvabilité qui le renfloue. [...] Comme on a tué Dieu, on a ôté toute valeur à la valeur elle-même. » Et tout le reste est mauvaise littérature !

 

Yannick Haenel, Le Trésorier-payeur, éditions Gallimard

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