Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Le monde qui se retourne

Publié par olivier rachet sur 2 Novembre 2022, 20:21pm

   L’enfer. Peu l’ont traversé, ou alors à travers le prisme de la mythologie. La belle affaire. L’enfer, le vrai : on se souvient qu’il commence tout d'abord par entrer dans l’oreille du narrateur de Guerre. C’est comme ça que ça a commencé, par un sifflement assourdissant, une déflagration interne. Et l’aventure se poursuit en roman avec la parution aujourd’hui de ce manuscrit qu’on pensait avoir été perdu de Londres. Un manuscrit, un brouillon, un premier jet « spermatique » comme aurait dit Beaumarchais. Un peu de tout cela, en effet. Un véritable work in progress en acte qui ne semble pas enthousiasmer ce qu’il reste de critique littéraire tant il est devenu difficile à beaucoup de se hisser à la hauteur de Dante et de Shakespeare réunis. On y va ? La parole est au procureur et à la défense en même temps. Céline, il faudra vous y habituer, on commence par entendre sa voix. « Ferdinand, que je me dis, ça y est, tu viens de crever ta tête et le tonnerre de Dieu ! C’est trop de tempête pour toi tout seul. Barre-toi ! voici le monde qui déborde ! Je hurle ! J’appelle ! » Nous sommes à Londres donc, en 1916. On se souvient que le personnage de Ferdinand a quitté dare-dare la France, ce continent où la folie n’en finit pas de rôder, pour aborder en compagnie d’une jeune prostituée, Angèle, et de son major d’infortune Purcell, les côtes britanniques. C’est la guerre, peut-être, mais c’est surtout les grandes tragédies de Shakespeare qui ici affluent de toutes parts. Le Temps sort de ses gonds, écoutez ! « Au secours ! À moi ! Le monde qui se retourne ! C’est infect ! Je vois tout de l’autre côté ! Le capitaine refuse de bouger. J’ai peur si je m’arrête, qu’on vienne nous assassiner du fond des ombres nous. » Voilà, nous sommes emportés, et ce dès l’incipit de ce texte endiablé qui a débuté quelques 250 pages auparavant, dans une sarabande infernale, en compagnie de joyeux drilles qu’il serait tentant de tous nommer : des proxénètes, des putes, des indics, des receleurs, des soldats, des marins et puis, parfois, quelques danseuses ; nous y reviendrons. L’intrigue n’a d’intérêt que dans sa capacité à subvertir le récit justement : viols, trahisons, tentatives de meurtres. La machine infernale, comme dans L’Enfer de Dante est bien huilée ; elle n’en finit pas de tourner. Parmi les personnages hauts en couleur du livre se trouve un médecin juif polonais, Yugenbitz qui, à défaut d’initier Ferdinand à la médecine, l’amène à se confronter à la douleur humaine des autres, et notamment à celle d’une famille ayant perdu son enfant. Tout l’art du récit célinien est condensé dans ce type de séquence narrative où l’émotivité de l’énonciation prend le dessus sur l’intrigue. Beaucoup de critiques, dont Henri Godard, l’ont admirablement montré : le narrateur célinien revit dans sa propre énonciation le scandale que constituent aussi bien la guerre que la mort d’un enfant. On pourra nous opposer tous les pamphlets que l’on veut, mais une humanité désespérée traverse toujours la prose célinienne : « Dans la cour même je vois que c’était allumé dans l’atelier. Je traverse vite. Je frappe. On répond pas. Alors je pousse. Y avait quatre bougies allumées autour de la petite voiture. Le petit Peter il avait l’air de dormir, encore plus pâle seulement. J’avais jamais encore vu un si petit enfant mort. La lumière des bougies sur sa figure ça faisait tout sensible à trembler au milieu de l’ombre. Je me suis approché tout près. C’est aux lèvres qu’on comprend que c’est fini, que c’est décidé pour toujours. » Ces lèvres sont aussi l’image de la voix de l’écrivain toujours menacée de disparaître, ou d’être bâillonnée.

   Les ombres donc sont omniprésentes, et le récit qui s’écrit sous nos yeux en constitue la coulisse. D’une mascarade l’autre. Comme sur la scène du théâtre élisabéthain, peu de psychologie ici, mais des rapports de pouvoir exacerbés. Le sexe est omniprésent, de même que la violence physique qui semble en être le corollaire. Nulle complaisance ici, et il ne faut pas s’étonner des réactions indignées de critiques qui lisent moins les textes avec leurs viscères qu’à la lueur d’une idéologie qu’ils portent en bandoulière comme un fardeau. Au bordel, oui, on se cogne, on se baise, on trahit aussi. Mais ce n’est que l’envers du décor ; ce qui se déroule en grand sur les champs de bataille ou ce qu’on appellera non sans ironie le concert des nations est autrement plus sanguinolent. Si la pulsion érotique dans toute sa sauvagerie indigne, que dirons nos bien-pensants de la pulsion de mort dont le haut-le-cœur est la manifestation la plus éthérée : « Elle avait la tête chavirée Angèle, ils étaient à quatre dessus à la caresser, à la triturer. Aumone y arrachait des poils. Elle poussait un cri et puis se donnait. On aurait dit tellement qu’ils étaient acharnés, qu’ils voulaient lui faire sortir l’âme. C’est une masse les jouisseurs dessus, ça se détend ça se contracte, comme un vrai cœur. Je jouis aussi moi forcément mais ça me fatigue chaque fois beaucoup trop. » Aumone, un maquereau, peintre à ses heures perdues, qui porte bien son nom. Disons un mot des pérégrinations de Ferdinand. D’un quartier l’autre, toujours. La planque est le seul repère qui vaille et à l’image des cercles de l’enfer, nulle échappatoire ne s’offre au héros et à ses compagnons d’infortune : « Je rentre pas à Londres par la grande route. Je fais le tour. » Vous qui entrez en ces temps de détresse, abandonnez tout espoir.

   L’enfer donc. Mais Céline ne serait pas le grand écrivain qu’il est s’il ne faisait toujours signe vers un paradis convocable à merci. La danse et les danseuses sont son horizon stylistique, son idéal, comme d’ailleurs dans la plupart des pamphlets. La légende du roi Krogold continue de s’écrire, mais ce sont quelques pas de danse qui mettent de nouveau en branle l’aspiration à l’infini qui traverse toutes les pages de cet enfer moderne : « J’aurais bien été faire un petit tour au promenoir de l’Empire malgré nos malheurs et nos transes pour voir encore Lady danser une fois dans la revue. Ça donne du courage la perfection, elle m’attirait la garce. Je pouvais pas me défaire des heures que j’avais passées chez elle, même les plus poisseuses et moches. Au milieu du pire j’y pensais. » Au sujet du personnage de Mabel, la maîtresse de Moncul qui trouve la mort dans une sombre affaire de règlement de compte, le narrateur écrit qu’elle est « obsédée quoi par l’amour comme moi par les bruits d’oreille. Faut qu’on s’obsède dans la vie, c’est la voûte céleste pour nous. Faut imaginer un plafond, c’est toujours une horreur. Y a pas de plafond, y a rien. » On peut se poser beaucoup de questions, en effet, sur le sort que Céline aurait pu réserver à ce texte dont il serait arrogant de prétendre qu’il est en-dessous stylistiquement des romans qui auront été inlassablement retravaillés. Un peu d’humilité devant ces 500 pages monumentales dont les dernières lignes, en partie effacées, prennent le contre-pied du « chromo » que l’auteur fustigeait si justement pour laisser affleurer le génie d’une prose poétique que l’on ne peut que rapprocher de Macbeth ou de La Divine Comédie. « C’était surtout la question de brumes fragiles, libres, qui passaient comme des danseuses pressées à la surface des eaux, en leurs voiles comme un miroir mouillé. Attention mademoiselle, c’est le courant dessous, la valse infinie, la belle eau qui porte au noyé, glougloute, ondule, le [...] ». Et le reste, nous précise l’éditeur, serait illisible. Tout comme semble l’être ce livre pour une bonne partie de la critique. Ah oui, il me semble comme entendre dans les dernières phrases de l’ouvrage un écho à l’incipit de Finnegans Wake de Joyce, mais je dois avoir la berlue : « Rivière passe encore on s’est en [déchirure] [au bord] à la rive, où reprennent les choses. » Un art certain du palimpseste.

Le monde qui se retourne
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents