Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Un Ange passe

Publié par olivier rachet sur 14 Décembre 2022, 21:22pm

    Qu’attendre du poète ? Peut-être tout et qu’à l’instar de Claude Minière dans son dernier ouvrage L’année 2.0, il nous fasse remonter aux sources de l’écriture et de la civilisation. Bien avant les jours et les saisons, et les êtres et les pays, pour détourner les premiers mots du poème en prose de Rimbaud dans les Illuminations, « Barbare ». Nous voici donc revenus en Mésopotamie, soit dans l’Irak actuelle, aux origines de l’écriture cunéiforme qui se répandra dans tout le Proche-Orient : « Ils écrivaient avec des clous / avec l’écrit ils fermaient le cercueil ». Avant toute forme de comptabilité, l’écriture s’honorait d’affronter la mort, ou tout du moins de la piéger. Vint alors la parole des Évangiles, la promesse d’un Royaume à atteindre, pas tout à fait ici et maintenant, mais dans un futur proche et accessible, celui de la résurrection des corps : « la terre promise fut une idée nouvelle / bien plus que celle du bonheur ». L’image du Paradis hante un recueil qui s’interroge en permanence sur un temps non encore apocalyptique, porteur d’aucune révélation, mais en prise direct avec les jours et les saisons justement. « Un est ressuscité / Nouveau calendrier / mais on cherche toujours dans les cultures / riz, maïs, henné ». Avant de devenir poésie héroïque, l’écriture servit aussi à compter, à dénombrer, ouvrant ainsi la porte à une économie domestique de l’échange qui se transforma peu à peu en quête du profit et de la spéculation. En pouvoir donc, alors qu’elle pourrait être, pense le poète, puissance de vie affrontant toute pulsion du mort. « Comment vécurent-ils avant / les Royautés, l’Empire / une femme un homme un enfant / le pire et le meilleur / une femme et ses amants ».

    Remonter aux sources de l’écriture, c’est aussi revenir en amont de tout chiffrage, c’est-à-dire au vide et au « zéro » qui en est la transcription antédiluvienne. « Le temps cavale / le zéro désarçonne », « Mon zéro fut une cathédrale / à Chartres ou Rodez » ; ce à partir de quoi se bâtissent donc les temples, se construisent – comme l’ont toujours pensé les taoïstes chinois –, tous les récits et naissent les cosmogonies. À l’origine, il n’y avait sans doute rien, et nous nous mîmes à raconter. À traquer l’origine, certes, à « [fouiller] l’enfoui et l’enfui », mais aussi à remonter le temps. Il n’est sans doute pas hasardeux que le recueil fasse au final une place de choix à la figure légendaire d’Orphée ayant traversé les Enfers afin de sauver un semblant d’âme. Catabase qui est inséparable d’une conception quasiment alchimiste de la poésie dont on peut dire avec Mallarmé qu’elle n’a de cesse de chercher à « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Que semble nous suggérer Minière ? Que l’écriture se serait en chemin fourvoyée, dénaturée ? « Je vais chercher les mots, juste / savoir pourquoi ils sont tombés / si bas les amener à leur sens », écrit-il ainsi dans des dernières pages absolument sublimes. Au final, il semblerait que l’écriture ne retrouve nulle éternité ni n’arrive à sauver autre chose que de simples morceaux de bois d’Aberdeen, c’est-à-dire quelques fragments épars d’une expérience sensible. Poussières d’étoiles, poussières de vent. Et si par le prisme de l’écriture, il ne nous restait – humbles lecteurs, arrogants scripteurs –, qu’un supplément d’âme qui, on le comprend à la lecture de Minière, ne serait que la forme même de la lettre. Ne serait-ce que pour perpétuer ce souffle, la poésie vaut la peine d’être vécue. « Je m’éteindrai comme une bougie, conclut le poète, il suffira qu’un Ange souffle »

Claude Minière, L’année 2.0, éditions Tinbad

Un Ange passe
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents