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Blog littéraire.


Se rebrancher sur le désir

Publié par olivier rachet sur 25 Décembre 2022, 18:23pm

   Revenir à Félix Guattari, c’est tout d’abord repartir de l’idée que les clés interprétatives que nous pensons détenir pour lire le monde (marxisme, freudisme, lacanisme et aujourd’hui wokisme, théorie du genre et autre pensée décoloniale) finissent toujours par s’enrayer ; quand elles ne deviennent pas de simples fétiches : « le capitalisme réduit tout à l’état de merde, débute l’auteur, c’est-à-dire à l’état de flux indifférenciés et décodés dont chacun doit tirer sa part sur un mode privé et culpabilisé. » C’est revenir à l’idée d’ACE ou d’un « agencement collectif d’énonciations » pour mieux contourner le piège de la subjectivité identitaire, c’est-à-dire d’une fixation obsessionnelle sur une pureté supposée du sujet. Non que le « moi » serait haïssable ou impur, mais il n’a de chance d’être saisi que dans un rapport à l’altérité permanent, venant faire vaciller ses certitudes, et dans une nécessaire déprise. Les clés de lecture qui sont généralement les nôtres emprisonnent le sens, dans leur délire interprétatif, et ne libèrent aucune signification.

   Dans deux ouvrages écrits entre 1970 et 1980, intitulés tous deux La révolution moléculaire que Guattari oppose aux révolutions molaires marquées par la verticalité bureaucratique et un messianisme totalitaire, qui resurgit peut-être aujourd’hui dans la toute-puissance d’une technoscience désireuse de contrôler chaque parcelle de nos vies, le philosophe-clinicien s’en prend tout autant à la pensée structuraliste qu’à la théorie psychanalytique. Du structuralisme, il montre qu’il constitue le cheval de Troie d’une pensée algorithmique dont nous ne sommes malheureusement pas sortis : « Quelle que soit la complexité de la situation à laquelle il s’intéresse et la formalisation qu’il en propose, le structuralisme considère qu’elle est réductible à un système d’écriture binaire, à ce que les sémioticiens appellent les signes digitalisés, ceux que l’on peut mettre sur un clavier de machine à écrire ou d’ordinateur. » Adeptes narcissiques des réseaux asociaux, en quête de likes et de commentaires laudatifs, prenez-en de la graine !

   De la psychanalyse, dont L’Anti-Œdipe écrit en collaboration avec Gilles Deleuze constitue sans doute la critique la plus virulente, – qu’elle soit d’ailleurs d’obédience freudienne ou lacanienne –, Guattari déplore la vacuité et en un mot, la perversion consistant à faire entrer le désir dans une économie libidinale au service du capitalisme marchand. Que le consumérisme ait quadrillé l’intégralité de nos désirs (ô combien coupables !) n’est sans doute guère perçu par les adeptes de toutes les applications de rencontres, dont la mention seule devrait suffire à nous interroger sur l’évacuation de nos horizons de l’expérience même du hasard, du trouble, de la crainte ayant, durant quelques siècles, façonné notre conception de l’amour. « En vérité, écrit Guattari à propos de la cure psychanalytique, le vide de l’écoute répond ici à un désir vidé de tout contenu, à un désir de rien, à une impuissantation radicale et il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que le complexe de castration soit devenu la référence constante de la cure [...]. » Et d’ajouter : « La psychanalyse n’est pas une science, mais un mouvement politico-religieux qui devrait être considéré au même titre que ceux qui ont proposé, pour un temps, et dans un contexte donné, des modèles régulateurs. [...] L’objet de la psychanalyse c’est, en somme, ce que nous appellerons la paranoïa collective, c’est-à-dire l’agencement de tout ce qui se joue en sens contraire d’une libération du désir schizo dans le socius. »

   Quant à Lacan pour lequel, en digne héritier du structuralisme, « l’inconscient est structuré comme un langage », il n’a qu’à bien se tenir. Structuré, oui, nous dit Guattari. « Mais par qui ? Par la famille, par l’école, par la caserne, par l’usine, par le cinéma et, dans les cas spéciaux, par la psychiatrie et la psychanalyse. Quand on a eu sa peau, quand on est parvenu à écraser la polyvocité de ses modes d’expression sémiotiques, quand on l’a enchaîné à un certain type de machine sémiologique, alors oui, il finit par être structuré comme un langage. »

   À la lecture de ces textes multiples évoquant tour à tour l’antipsychiatrie, la naissance des radios libres, les combats en faveur des marginaux, la dépénalisation de l’homosexualité, on se plaît à imaginer combien il est devenu désormais vital de se rebrancher sur les flux de nos désirs multiples et de leurs embranchements contradictoires, aussi bien sur le social, la culture que sur le cosmos. Loin d’assimiler le désir à une pulsion anarchique ou chaotique, Guattari n’a de cesse de le réhabiliter sur ce qu’il nomme « le plan moléculaire de l’énergie désirante » : ce plan qui court-circuite les logiques politiques, syndicales, familiales, policières. Qui voit les femmes iraniennes aujourd’hui défier les lois iniques de leur pays, les hommes iraniens sacrifier leurs vies pour sauver ce qu’il reste encore à sauver de cette « énergie désirante ». « Un désir libéré des tutelles du pouvoir, écrit l’auteur, se révèle plus réel, plus réaliste, meilleur organisateur, mécanicien mieux accompli, que le rationalisme délirant des planificateurs et des tenanciers du système actuel. La science, l’innovation, la création prolifèrent du côté du désir et non du côté pseudo-rationalisme des technocrates. » Qu’est-ce à dire ? Qu’au lieu de vous crisper sur des fétiches qui vous font office de pensée, multipliez les agencements, apprenez à vous brancher sur le courant alternatif des altérités intempestives ! Vivez, si m’en croyez !

 

Félix Guattari, La révolution moléculaire, éditions Les Prairies ordinaires

Crédit photo : Yamou, "Molécule G2", huile sur toile, 2021

Crédit photo : Yamou, "Molécule G2", huile sur toile, 2021

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