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Blog littéraire.


Melville, poète

Publié par olivier rachet sur 11 Janvier 2023, 12:07pm

   L’auteur de Moby Dick et de Billy Bud, marin, poète ? On s’en doutait un peu, mais il faut rendre grâce aux éditions Unes de nous faire découvrir, dans une traduction de Thierry Gillybœuf, des textes du plus grand intérêt. Est poète celui qui se situe tout d’abord dans un héritage revendiqué et ne se contente pas, comme de nombreux scribouilleurs qui pullulent en librairie, de surfer sur l’air du temps. La filiation ici convoque Homère et Shakespeare, non par coquetterie ou quelque ambition que ce soit d’égaler le souffle épique de l’un ou la passion dramaturgique de l’autre, mais par respect des hiérarchies ; appelons aussi cela « aristocratie de l’esprit » pour faire enrager les vulgaires esprits démocratiques pour lesquels une confession impudique ou un récit paresseux d’avortement vaudrait Macbeth ou Hamlet. Bref, plongez-vous dans les classiques avant de célébrer la poubellication ambiante ! L’un des premiers recueils de cet ouvrage monumental intitulé sobrement Poésies, Tableaux et aspects de la guerre, regarde en direction de l’Iliade et des tragédies historiques de Shakespeare. Il est question de la guerre de Sécession que Melville a vue de près. Les poèmes sont pris sur le vif comme des instantanés photographiques et saisissent le plus souvent des moments de bascule : batailles plus ou moins décisives, redditions, avancées. Une guerre ne se gagne pas haut la main, comme le répètent à l’envie les médias du jour, elle constitue le labeur des labeurs. Elle n’est pas un évènement, mais un champ de forces antagonistes qui n’en finit pas de vibrer. Une continuation de la politique par d’autres moyens. Les tensions s’apaisent ? Le feu couve toujours sous la cendre. « Ainsi, la Solidité n’est qu’une croûte, / Masquant un centre incandescent ; / Quand tout irait bien des années durant, / Qui pourrait penser sans effroi / Aux horreurs qui viennent ainsi ? », écrit Melville dans « L’apparition », en écho à la célèbre formule de Macbeth « Readiness is all ». Si vis pacem, para bellum. L’inverse se vérifiant d’ailleurs quotidiennement.

   Melville, poète, est surtout métaphysicien. Ce qui l’obsède est ce « mystère d’iniquité » dont Thierry Gillybœuf rappelle qu’il apparaît dans la deuxième épître aux Thessaloniciens de saint Paul. « L’âme humaine semblait complètement orpheline », constate Melville dans un de ses poèmes de guerre et ce mystère qui voit deux hommes ou deux frères rivaliser d’ardeur dans la soif de destruction n’a de cesse de le hanter : « D’ennemis mourants enchevêtrés - / Ennemis le matin, mais amis le soir - / Peu leur importe la patrie ou la gloire : / (Comme une balle peut détromper !) / Car à présent ils gisent au sol, / Effleurés par les hirondelles, / Et tout est silencieux à Shiloh », écrit l’auteur dans un poème sous-titré « Un requiem ». Une balle peut détromper, c’est- à-dire un mot qui échappe, une imperceptible trahison, une moquerie, bref l’hypocrisie habituelle ! Dans « Les armées de la Wilderness », le poète entrecoupe son récit de couplets pathétiques qui ne démériteraient ni dans Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné ni dans les drames shakespeariens : « Dans ce conflit fratricide / (Seigneur, entends leur appel patriote), / Quel qu’il soit, quoi qu’il advienne / Que le juste ne tombe pas. » Que le juste puisse indéfiniment tomber est bien là le mystère de la création, c’est-à-dire celui du Mal dans toute son iniquité. « Les Pères se sont-ils fourvoyés ? / Nul bien ultime ne peut-il être atteint ? / Encore et encore, encore et toujours / Le combat pour le Bien doit-il être livré ? », renchérit Melville qui, quelques vers plus loin, décrit avec un réalisme effrayant ces «visages fixes, pressentant la mort ». Qui n’a pas vu le néant se lire dans le regard d’un mourant ne mérite peut-être pas de porter quelque jugement que ce soit sur l’existence ! Melville n’est pas hugolien : il ne dramatise pas le conflit éternel entre le Bien et le Mal. Nulle trace chez lui de ce manichéisme paresseux, mais redoutablement efficace sur le plan rhétorique. Il reste shakespearien car il sait que le Mal toujours peut triompher, injustement. C’est la règle, non l’exception.

   L’expérience maritime – autre aventure métaphysique s’il en est –, est omniprésente dans le recueil, notamment dans le livre intitulé John Marr et autres marins. « La vie est une tempête : Qu’elle tempête ! », écrit Melville dans sa page d’ouverture, avec des accents là encore shakespeariens. Mais très vite, le motif de la guerre dont la tempête n’est peut-être qu’un avatar, reprend le dessus, comme en témoigne le livre consacré à la figure de Timoléon, ce général grec ayant repoussé les armées carthaginoises, gouverné Corinthe puis s’étant retiré du monde. De nouveau, Melville affronte l’éclipse du Bien laquelle s’avère pouvoir être, à son tour, éclipsée dans un retournement dialectique par la quête du Beau vers lequel tend une poésie marquée par la splendeur des paysages grecs et italiens admirés lors des nombreux voyages de l’auteur. D’admirables odes au Pausilippe ou au Parthénon ponctuent une poésie qui, avec le temps, se fait de plus en plus lyrique : « Quand le dernier carreau de marbre fut posé, / Les vents se turent sur toutes les mers ; / Les oiseaux se firent silencieux, la clairière se pâma ; / Ictinos s’est assis ; Aspasie a dit : / ‘Écoutez ! – L’Art est à son zénith, Périclès !’ » Et c’est la figure d’Homère qui ressurgit alors, non le poète de l’Iliade, mais celui de l’Odyssée, cette quête inégalée d’un ailleurs édénique qui se renouvelle au gré des hasards, des obstacles et des rencontres amoureuses. La poésie de Melville prend alors des accents hölderliniens étonnants comme on l’entend dans le poème « Dans le désert » : « Sainte, trois fois sainte Lumière ! / Immatérielle incandescence, / Émanation de l’essence de Dieu, / Shekinah à l’intolérable éclat ! » (Shekinah, mot hébreu désignant « ce qui demeure »). Le livre Herbes folles et sauvageons, Avec une rose ou deux prend, de son côté, une tonalité panthéiste et spinozienne qui donne peut-être la clé de cette poésie : « Depuis que Pan est en terre / Le mal s’abat sur toutes les créatures inutiles » ; clef plus précieuse qu’il n’y paraît de prime abord car ce sont bien les pensées monolithiques (pour ne pas dire les idéologies) et les croyances monothéistes refusant le libertinage du multiple et ce plaisir du changement dont parle Don Juan que l’on peut tenir pour responsables de la plupart des feux qui s’allument, non pour célébrer les divinités mais pour détruire ses semblables. La poésie, lorsqu’elle s’élève à cette dialectique dans laquelle la prière et le chant épique cherchent à s’équilibrer, devient alors monumentale. On pourrait évoquer les nombreuses variations autour de la rose ou du motif de l’herbe folle renvoyant à l’impermanence de la nature dans la cosmologie chinoise, mais pour inciter les quelques lecteurs susceptibles d’être intéressés par cette poésie à découvrir le recueil, on conclura sur ces mots de Melville : « Ne sois pas triste : Vieillesse, morne calmant, / Et les années arides qui précédèrent, / Car les fleurs ne sont pas faites pour nous. Non, sois sage : / Plus sage dans tes goûts, si les barbes grises / Se montrent plus mesurées envers leurs roses passées. »

Herman Melville, Poésies, traduit de l’anglais par Thierry Gillybœuf, éditions Unes

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