C’est l’histoire d’un déclin et d’une quête de l’absolu rendue impossible. Mais que l’on s’entende bien, il n’est pas question dans le dernier roman de Félix Macherez, Les Trois Pylônes, de quelque religion que ce soit ou d’un mysticisme passif, mais au contraire des seules expériences qui valent la peine d’être activement vécues : l’amour, la foi et l’art. Ces trois pylônes qui donnent leur titre à un roman d’initiation empêché dans lequel un narrateur prénommé Orion Nophto envisage simplement, à la manière du narrateur proustien, d’écrire non le roman du temps perdu, mais celui du déclin inexorable de l’espèce humaine et de sa chute dans le confort marchand le plus abâtardi et la privation renouvelée des sens. Le constat est amer mais à la fureur de vivre aurait succédé un principe de réalité bêtement servile dont le grand enfermement accepté sans broncher par la planète entière pourrait être le nom. Un roman donc, mais qu’en est-il des personnages et de l’intrigue ? On s’en fiche. Un nouveau roman, mais pas celui des expérimentations narratives plus ou moins stériles, mais celui du renouveau. Commençons par résumer les observations auxquelles nous confronte un narrateur affligé et d’une ironie mordante comme on les aime. Le monde qui nous entoure, et la société qui n’en est que l’avatar grotesque, s’est sécularisé et reste incapable d’accueillir quelque promesse de rédemption ou de renaissance toujours possible. Renaissance ? seul un parti de l’ordre n’ayant cure de la vie du peuple peut encore avoir l’effronterie de s’en revendiquer. « Mais quand est-ce que les pouvoirs publics cesseront de vouloir prendre en charge notre conscience, écrit de son côté le narrateur ? Ce n’est plus Dieu qui nous sauve mais l’État qui nous protège : brutale dégringolade ! Viendra un temps où cette Police du bien-être public interdira tout, supprimera tout pour qu’enfin la vie soit préservée de tout, de la violence, de la mort, de la vie elle- même. Oui ça viendra, et plus tôt qu’on ne le croit : ce qu’on appelle modernité est en réalité la perte progressive de l’usage simple du plaisir. » Cela viendra ? Cela est venu, cher Macherez !
Ajoutons à ce constat d’une grande justesse celui d’un déclin inexorable du goût (ah le goût si cher à Montesquieu et à Sollers !) et d’une incapacité devenue congénitale à accueillir le nouveau, le neuf dont parlait Rimbaud. « [...] le public est du côté de l’oubli. Pire encore : il n’a de respect que pour ceux qui sont connus, n’admet une œuvre d’art que si elle a été admise, ne la digère que si elle a été mâchée par les autres, n’accepte que ce qui a déjà été accepté, n’honore que ceux déjà honorés : les idoles sont faites par les masses, et les masses ne sont bonnes qu’à suivre. Suivre qui ? l’enivrante critique, voyons ! » Où l’on voit qu’en ces temps de grande éthique écologiste, pour ne pas dire hygiéniste, l’homme est un herbivore comme les autres. Un ruminant pétri de rancœur, bref tout le contraire d’un lecteur qui aurait encore du cœur pour lire et un soupçon de pensée pour réfléchir ! Est homme (ou femme) celle qui n’est plus désormais ébranlée par le style, c’est-à-dire par cette interruption volontaire du ronron communicationnel au profit de ce séisme intérieur à la langue qu’on appelait jadis encore littérature. Littérature ? Que voulez-vous dire ? Vous délirez ! « Ce que je veux dire, explique notre narrateur sauveur, c’est qu’en littérature seul l’acte d’écrire est important : l’enjeu n’est pas la vente mais le rachat, et on se fout de savoir pourquoi ou pour qui on écrit. Un type derrière son bureau ne devrait vouloir écrire que pour les anges, tenter de bien écrire pour eux, et les épater avec des belles phrases. C’est ça le moteur, c’est ça qui fait avancer, et quand un écrivain avance, d’une certaine façon, il laisse une trace. » Aux oubliettes donc la faculté de lire (et d’apprendre à lire comme nous y encouragent les thuriféraires de cette niaiserie décervelée qu’est l’écriture inclusive), c’est-à-dire de rythmer et de ponctuer, bref de cette capacité à pouvoir tomber en syncope et de se relever. Infatigable observateur du petit monde qui l’entoure et notamment de son voisinage, le narrateur a souvent maille à partir avec l’une de ses voisines dont l’idiosyncrasie est justement de ne pas savoir ponctuer, même à l’oral, ses phrases. Comique assuré ! « — Le boucan j’en peux plus, je vais appeler, le propriétaire ! », « — Ne partez pas, si vite ! Vous vous en tirerez, pas comme ça. Je vais appeler votre... » Contre toutes les tentatives quotidiennes de dénaturation du langage et de l’écriture, de rapt même du sens, « rappeler que le langage, c’est la matière du sentiment, et que finement sculpté ça donne une approximation esthétique de l’âme ! » Une approximation esthétique de l’âme ; avouez qu’une telle formule a plus de chance de passer à la postérité que tous les derniers prix Goncourt réunis ! On enfonce le clou ? « Comme la rédemption et la littérature ne sont plus envisagées, la rédemption de l’homme par la littérature n’est plus envisageable non plus. Et alors le siècle est tout entier désœuvré... » Voyez-vous, ce « désœuvré » seul me fait jouir l’oreille !
Quel rachat, quelle rédemption ? Félix Macherez nous démontre, à travers ce roman qui ne cesse justement d’œuvrer à réhabiliter ces trois pylônes que sont l’art, la foi et l’amour, qu’ils sont toujours à portée de main. Aux adorateurs du sexe vite consommé, le narrateur oppose, dans des derniers chapitres étourdissants de virtuosité, la figure d’une sainte putain, incarnation absolue du don de soi, de la plus grande vertu et du vice le plus beau. Il est toujours temps d’ailleurs de parier sur ces prospérités du vice et de la vertu qui sont beaucoup moins inconciliables qu’on ne le croit : « Les putes sont à la fois la main tendue, la main charitable, et l’offrande même ! Elles sont dans le don total, elles donnent tout jusqu’à se donner elles-mêmes, et accueillent en elles toutes les souffrances du monde... Généreuse, dévouée et humble, la sainte putain est l’aumône des solitaires malheureux ! [...] Femme de perdition : femme de résurrection ! » Pariez donc, vous êtes embarqués dans un naufrage planétaire dont on vous indique les trois radeaux ; hypocrite lectrice ...
Félix Macherez, Les Trois Pylônes, éditions L’Arpenteur
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