Stella Maris, aux confins de la folie, c’est-à-dire d’une plus grande compréhension du monde qui n’est rien. Reprenons ! Il y a quelques mois paraissait Le Passager de Cormac McCarthy, un roman que l’on qualifiera en accord avec la doxa littéraire, d’apocalyptique. Le lecteur y suivait le destin de Bobby dont la sœur Alicia était évoquée entre les lignes. Nous sommes aujourd’hui en 1972, une dizaine d’années avant l’intrigue du roman précédent. Alicia est admise, à sa demande, à Stella Maris, un établissement psychiatrique. Le roman rapporte les différents entretiens qu’elle a avec son psychiatre. Il est question de ses apparitions hallucinatoires, de ses rêves, de physique quantique et surtout de mathématiques, comme Alicia est une mathématicienne renommée. Le roman situe donc son énonciation dans les interstices d’un échange dans lequel les interlocuteurs semblent parfois interchangeables. Non qu’il s’agisse pour l’auteur d’instiller quelque doute que ce soit sur l’identité des personnages ou de conduire le lecteur à s’interroger sur la frontière poreuse séparant la raison toujours quelque peu folle et une déraison plus sensée qu’il n’y paraît. Nul éloge de la folie ici, mais une conscience, nimbée d’un scepticisme tout pyrrhonien, d’un monde qui n’existe qu’en fonction de la perception que nous en avons ; ce qui revient à dire qu’il n’est tout simplement pas. Zéro pointé, nul et non advenu. « L’une des choses dont j’ai pris conscience, reconnaît Alicia, c’est que le monde évoluait depuis des milliards et des milliards d’années dans une obscurité totale et un silence total et que l’idée qu’on s’en fait ne correspond pas à ce qu’il était. Au commencement toujours n’était rien. Les novae qui explosaient en silence. Dans une obscurité totale. Les étoiles, les comètes. [...] Des soleils noirs qui conduisaient les planètes à travers un univers où le concept d’espace était dénué de sens parce que sans limites. »
Un jeu du chat et de la souris se trame entre les deux interlocuteurs ; la patiente arrivant parfois à prendre le dessus sur son médecin et à ébranler, à travers des questionnements inattendus, ses certitudes. Tout comme vacillent les clefs de lecture et de compréhension du monde que le lecteur pourrait encore avoir. Grandeur et misère des sciences cognitives, grandeur et décadence de la pensée humaine qui ne mesure que rarement l’inanité présomptueuse qui est la sienne. « Comment pouvons-nous posséder des capacités intellectuelles qui n’ont pas d’histoire ? Comment se fait-il que le cerveau semble se préparer à ce qui va arriver ? Aucune idée. Quelle part des circuits cérébraux n’est dédiée à rien et attend simplement l’apparition d’occasions nouvelles ? » Ce rien ou ce néant – et là réside comme dans Le Passager toute la puissance de la généalogie, c’est-à-dire de la possibilité même du récit –, ne doit sa raison d’être que d’avoir été fabriqué par lui-même. Monstre froid sorti tout droit d’un cerveau malade. On se souvient que le père de Bobby et d’Alicia a participé, en son temps, à la conception et à l’élaboration de la bombe atomique. Il en va donc de la bombe comme du langage et de l’inconscient, elle repose sur un principe de malédiction qui n’est que l’autre nom de la logique (aristotélicienne et euclidienne). Penser qu’une ligne peut être tracée à partir d’un point est aussi inepte que croire en la vertu d’une cause efficiente. La description qui est faite, en cours de récit, d’une explosion atomique dit à elle seule combien la beauté n’est agie que par cette force de destruction logée en chacun de nous. « Et pour finir évidemment le bruit. La détonation infernale suivie par le lourd grondement, l’écho qui s’éloignait au-dessus de la campagne en feu jusque dans un monde qui n’avait encore jamais existé de ce côté-ci du soleil. » Ce monde qui n’existait pas et que nous avons conçu en le détruisant serait-il, pour McCarthy, la révélation ultime ? Tout comme le langage nous aurait dotés d’une parole qui nous étrangle et l’inconscient d’une impossibilité d’avoir prise sur nos vies ? Que peut-on encore espérer, se demande l’auteur à l’orée de sa disparition ? Quelques phrases musicales sans doute encore, quelques synesthésies inexpliquées ? Il est souvent question de Bach, entre les lignes, d’un roman qui s’apparente davantage à une partition émotive qu’à un simple récit, tant les couleurs et les sons semblent ici vibrer sans aucune raison d’être qu’eux-mêmes. « Si on étire – pour ainsi dire – un morceau de musique, à mesure que le ton s’allonge la couleur s’estompe. Je ne sais vraiment pas quoi faire de ça. / D’où vient la musique alors ? / Personne ne le sait. » Et c’est ce mystère même, dans toute la beauté de sa disparition et de la déflagration continue des planètes, que perpétue ce dernier roman magnifique de McCarthy qui incite à relire tous les autres. Longue vie dans les étoiles, cher auteur !
Cormac McCarthy, Stella Maris, traduit de l’anglais par Paule Guivarch, éditions de l’Olivier
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