Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


La forge littéraire de Céline

Publié par olivier rachet sur 5 Juin 2023, 06:40am

Avec la publication de La Volonté du roi Krogold et de La Légende du roi René de Céline, nous voici plongés au cœur du laboratoire d’écriture de l’auteur de Guerre et de Londres. La guerre, encore et toujours, mais transposée dans un décor chevaleresque du temps des Croisades. Pour Céline, qui compose ces textes des années 30 aux années 40, ce qui s’est rejoué lors de la Première Guerre mondiale, à laquelle on ne peut cesser de penser, n’est autre que la guerre éternelle, l’éternité de la violence. Celle qui traverse les chansons de geste et les tragédies élisabéthaines ; là où les cadavres brûlants des soldats éventrés côtoient les convulsions de la terre littéralement retournée. On se souvient que dans Voyage au bout de la nuit cette implosion pourra prendre souvent des accents de déflagration cosmique. Ce qui se trame avec l’écriture de cette légende, que l’auteur lui-même pensait avoir été définitivement perdue, n’est autre que l’histoire même du français, sa généalogie forgée dans le fracas grondant des armes, face à la mort trônant comme une allégorie. C’est par cette allégorie de la mort que débute d’ailleurs La Volonté du roi Krogold qui voit le personnage de Gwendor, incarnation du félon comme les magnifient les chansons de geste, mourir en preux et demander, dans une prosopopée étonnante, à la mort de lui accorder encore quelque répit. « Atroce est le supplice d’une âme déçue... d’un chevalier que son épée trahit, déshonore. Aucune douleur ne se peut comparer... Les plaies du corps ne sont rien... La vie n’est rien... L’âme est Ô Mort... Prête-moi mon âme encore un jour ou deux... Ce corps ira bien tel quel un jour ou deux... avec quelques étoupes... quelque vin bien chaud... Là par cette plaie qui me tourmente le flanc tu ne veux pas me rendre un peu de souffle ? » Page qui fait écho à la blessure par l’oreille par laquelle débute le récit de Guerre. Si la guerre est entrée à Céline par l’oreille, c’est par l’oreille qu’il en retranspose ici toute la violence. Par une reprise poétique de la prose octosyllabique et décasyllabique des chansons de geste. Bien plus qu’une simple fantaisie médiévale, la légende qui s’écrit constitue ici un acte de régénérescence du français tels que l’accomplissent aussi à leur façon Apollinaire et plus tard, Aragon. J’émets l’hypothèse que c’est dans les tranchées, au cœur d’une joyeuse fatrasie verbale mêlant tous les dialectes de l’ancien Royaume de France, que la langue de Céline continue de se forger ; l’auteur étant un styliste plus proche de Vulcain que de Proust, il va sans dire. De la tradition épique, Céline ne se contente pas que d’emprunter quelques archaïsmes – qui font davantage défaut à La Légende du roi René –, il calque sa syntaxe sur la langue latine qui continue d’irriguer le français médiéval tel qu’il s’érigeait dans les chansons de geste et autres cantiques médiévaux. « Christianie aux hordes du roi ! à sac ! aux démons de revanche ! Gwendor avait tous tant promis ! Et plus de taille ! Plus de gabelle ! Et de battre monnaie de cité ! Tous droits de chasse et pêche aux nasses ! Aux citadins plus de corvées ! Grands privilèges pour la ville ! Tous droits de troc et passage devers les monts et Venise, les Sardes et Byzance. Tout et tant il avait promis !... » C’est au lyrisme des troubadours et des trouvères dont le personnage du poète Tébaut (ou par la suite Thibaut) est ici l’incarnation que Céline frotte ses mots comme les hommes de la Préhistoire frottèrent des cailloux pour en faire jaillir des étincelles. « Damné d’orgueil défiant qui tente, devance l’heure du bon trépas ! », « Voler aux trompes ? pourfendre à charge ? Pourrir en brèche ? N’ai le brevet ! » Le poète Tébaut donne-t-il la mort à un spadassin, c’est en musique que cela se joue : « Les tripes giclent au loin du ventre... s’échappent fugaces... flottent en l’espace... ondoyent là-haut... banderoles au vent... Parvient alors musique d’ombre... de violes et gambes... volte s’éloigne, expire au charme à doux échos... » Autre hypothèse, peut-être aussi farfelue que les libertés que prend l’auteur avec la légende historique, en choisissant que le poète Tébaut, après avoir été présenté comme trouvère devienne troubadour (soit passe de la langue d’oïl à la langue d’oc), Céline ne travaille-t-il pas au corps l’idéal hermétique du trobar clus dont les jeux verbaux semblent parfois irriguer les pages de ces textes décidément étonnants? Quoiqu’il en soit, sa prose n’a jamais approché de façon aussi délicate les élans de la poésie courtoise. Il suffit d’évoquer cette apparition de la belle Wanda, fille du roi Krogold dont est amoureux le félon Gwendor, pour s’en persuader : « Nous verrons Gwendor si l’amour refleurit dans la tombe... sous le froid oubli... si les serments valent toujours... tu verras de quelle chanson la mort se berce... du malheur des amants... de la peine des serments tenus... des amours arrachés aux cœurs... Tu sauras de quels parfums les plus tenaces s’enivre la mort au jardin des roses défuntes... Tu entendras la belle histoire qui berce... » Ou écoutez cette autre apparition, digne d’un songe du roi Charlemagne ou de quelque autre réminiscence d’un récit de chevalier : « Aucune fée n’est plus aimable, plus légère, blonde de toute la lumière, de la joie, du plaisir de voir, là nous ravit, nous éblouit devant la porte sombre, belle qu’on en défaille, une porte dans le soleil. » Difficile de ne pas percevoir aussi parfois comme une tonalité prophétique dans la façon qu’a le narrateur d’évoquer les déferlements de violence qui s’abattent sur les traîtres à la Patrie. Céline s’identifie-t-il au félon Gwendor, sans doute ? Au poète Thibaut qui aurait accompli dans sa jeunesse un crime aveugle, en compagnie de son ami et complice Joad, fils du Procureur, sans doute aussi. « Les gens par-là ne voulaient grâce... Ils voulaient achever Tébaut... le trépigner à tant et plus... à cent et mille... Et bien à l’aise... le piler à bouillie fondante... que les esprits de la malice lui sortent du corps... bel et bien. » Comment ne pas entendre les échos qui se tissent ici avec certaines pages de Nord ou de Rigodon ? Mais on pourra conclure sur une note moins endiablée où l’on voit que dans l’écriture encore tâtonnante de La Légende du roi René s’ébauche la composition du Voyage dont l’écriture lui est contemporaine : « Car la mort, je le pense bien, est la vérité des hommes dans ce monde, la vie n’est qu’une ivresse, une pourriture immense, l’espérance de serments. » Avec cette espérance, il est sûr que Céline renoue admirablement avec la poésie des Serments de Strasbourg, acte de naissance parmi d’autres de la langue française que Céline aura porté comme un étendard et une blessure de guerre impitoyable. Aux grands écrivains, la Patrie reconnaissante !

 

Louis-Ferdinand Céline, La Volonté du roi Krogold suivi de La Légende du roi René, éditions Gallimard

La forge littéraire de Céline
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents